Antisionisme, antisémitisme, les deux faces d’une même pièce ?

Nicolas Zomersztajn
Suite à l’agression verbale d’Alain Finkielkraut par des Gilets jaunes qui lui criaient « Rentre chez toi en Israël » et « Sale sioniste de merde », la question de savoir si l’antisionisme est de l’antisémitisme a resurgi. Le débat actuel n’a rien de neuf, si ce n’est la virulence et la manière décomplexée avec laquelle cet antisionisme épouse la rhétorique antisémite.
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Il aura fallu que le philosophe et académicien français Alain Finkielkraut soit traité de « sale sioniste de merde » pour que le sempiternel débat sur l’antisionisme resurgisse. Il est par ailleurs surprenant que cette problématique occupe une place aussi importante dans un contexte de relative accalmie entre Israéliens et Palestiniens. Personne ne peut invoquer les secousses et les répliques d’un conflit qui enflamme les esprits. Ce n’est pas la politique menée par le gouvernement israélien qui est visée par ceux qui se réclament de l’antisionisme, c’est d’Israël en tant que tel dont il est question, mais aussi des Juifs attachés à son existence.

La question est donc à nouveau posée : l’antisionisme est-il une expression de l’antisémitisme ? Pour les antisionistes obsessionnels, débarrasser l’antisionisme de l’opprobre antisémite est essentiel. Cela leur permet d’exprimer une opinion respectable et légitime. D’ailleurs, diront-ils, ils distinguent les Juifs des sionistes. Ces derniers pouvant faire l’objet de dégoût. « Lorsqu’il est question de haine, la dénégation est un argument insuffisant et peu convaincant », estime Denis Charbit, professeur à l’Open University d’Israël et auteur d’une anthologie des textes fondamentaux du sionisme. « Cette distinction entre Juifs et sionistes n’a pas de signification aujourd’hui. La majorité des Juifs à travers le monde se déclarant favorables à l’existence d’Israël, être antisioniste, cela revient à s’en prendre, au bas mot, à plus de trois Juifs sur quatre ».

L’anomalie du Juif antisioniste

Qu’à cela ne tienne, ils poursuivront qu’il existe des Juifs antisionistes, ce qui prouve qu’on peut être antisioniste sans être antisémite. Cette affirmation fait sourire Ilan Greilsammer, professeur de sciences politiques à l’Université Bar Ilan de Tel-Aviv. « Il existe des anomalies, même chez les Juifs. Le fait d’être juif ou d’origine juive n’empêche absolument pas quelqu’un de détester le judaïsme et les Juifs », explique-t-il. « Le Juif qui se targue de son origine juive pour attaquer Israël et la communauté juive me fait penser au cochon qui est “l’antithèse” des valeurs juives. Pour mieux fourvoyer les Juifs, le porc se targue de son caractère apparemment licite et propre à la consommation, puisqu’il a le sabot fendu. “Regardez”, semble-t-il dire, “je suis juif” ! De la même manière, le Juif antisémite semble dire : “regardez, je suis juif comme vous et j’ai donc le droit de vous attaquer” ». 

Ce qu’Ilan Greilsammer a illustré non sans humour à travers une analogie aux lois de la casherout ne couvre pas l’antisionisme juif d’avant 1948. « Pour l’historien que je suis, l’argument fallacieux selon lequel l’antisionisme était d’abord un antisionisme juif ne peut légitimer l’antisionisme obsessionnel qui s’exprime aujourd’hui », s’emporte Denis Charbit. L’antisionisme de l’orthodoxie juive fondé sur des considérations théologiques s’est transformé avec la création d’Israël en une forme d’indifférence ou d’a-sionisme. L’hostilité de la bourgeoisie juive assimilationniste au sionisme n’a jamais pris la forme d’un combat contre l’existence d’Israël. Ces Juifs ont pris acte de la création de l’Etat d’Israël dont ils saluent l’existence, même s’ils considèrent que son destin ne les concerne pas en tant que Juifs. Quant à l’antisionisme du Bund ou des Juifs communistes, il s’inscrivait avant 1948 dans le cadre une compétition politique en ce qui concerne le destin du peuple juif. Ce que ces deux courants reprochaient au sionisme, c’était l’option nationale et étatique. Le Bund a été emporté par la Shoah et la répression stalinienne. Les Juifs communistes ont disparu après les années 1970, même s’il en reste quelques centaines encore en Europe. « Comment peut-on comparer ces trois formes d’antisionisme avec l’antisionisme dont il est question aujourd’hui ? C’est une arnaque intellectuelle », ajoute Denis Charbit.

Mais que faut-il entendre par antisionisme ? S’il s’agit de dénoncer l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens, d’exhorter les autorités israéliennes à garantir pleinement l’égalité de tous les citoyens israéliens (la minorité arabe comprise) et critiquer l’emprise de la religion sur la vie publique, des sionistes sincères s’y consacrent activement depuis des années. Nul besoin de coller l’étiquette antisioniste à ces combats. L’antisionisme, c’est évidemment autre chose. « Cela commence lorsque c’est le droit à l’autodétermination nationale des Juifs qui est contesté », précise Denis Charbit. « Il se poursuit lorsqu’on estime qu’Israël doit se transformer de fond en comble contre le gré de la majorité qui le compose. Il culmine lorsqu’on juge, au regard de son bilan, qu’Israël doit disparaître ». La question demeure : est-ce antisémite de ne pas admettre que les Juifs constituent un peuple qui a le droit d’avoir son propre Etat ou de considérer que les Juifs ont perdu le droit d’avoir leur Etat à cause de la politique menée envers les Palestiniens ? « Cela me semble évident. L’antisionisme est un antisémitisme », s’exclame Ilan Greilsammer. « Cette vision discriminatoire est antisémite, car elle ne fait que dénier aux Juifs des droits accordés à d’autres peuples. Dans le cas de l’antisionisme, les Juifs n’ont pas le droit de se constituer en nation ».

Antisionisme viscéral

Cet antisionisme viscéral n’impressionne guère l’observateur de bonne foi qui saisira vite qu’Israël est effectivement le seul cas où les conditions de sa création et la politique menée par certains de ses gouvernements légitiment la remise en cause de son existence. « Israël fait figure d’exception », observe Denis Charbit. « Puisqu’Israël a les mains sales, comme tous les autres Etats entrés dans l’Histoire, voilà que certains exigent qu’on lui les coupe purement et simplement, alors même qu’elles n’ont jamais trempé dans quoi que ce soit qui ressemble, qualitativement et quantitativement, à ce que rapporte le livre noir du communisme, du maoïsme, du fascisme et du nazisme. Tous ces « ismes » n’ont jamais affecté le droit aux nations russe, chinoise, italienne et allemande à maintenir leur existence nationale ». Et puisque ce débat sur l’antisionisme a resurgi en France et en Belgique, il est éclairant de souligner que ces deux pays ont été des puissances coloniales. Pourtant, le bébé de la République ou du Royaume n’a jamais été jeté avec l’eau du bain colonial. Aussi terribles que furent les crimes de la colonisation, personne ne remet en cause l’existence de la République française ni celle du Royaume de Belgique. Or, quand il s’agit d’Israël, c’est tout le contraire.

Il est évident que la politique du gouvernement israélien puisse susciter la plus ferme désapprobation. Mais que cette dernière entraîne des « progressistes » de tout poil à évacuer la nuance et la complexité au nom de leur antisionisme laisse perplexe. « Qu’il existe des fous de Dieu ou des ultra-nationalistes parmi les sionistes, comment le nierais-je, moi qui passe une bonne partie de mon temps à les dénoncer ? Qu’il ne faille pas absoudre ce sionisme-là au nom d’un sionisme à visage humain, ce n’est certes pas moi qui dirai le contraire », soutient Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël. « Mais au nom de quelle logique devrais-je me résoudre à renverser l’équation et à condamner le sionisme à visage humain à cause des turpitudes d’un sionisme à front de taureau ? A moins que le sionisme soit un bloc. Ce qu’il n’est pas ».

Malaise des Juifs

Sans être alarmiste, il faut toutefois se rendre compte que la libération de la parole antisémite n’est pas un mythe de nos jours. Et dans ce contexte inédit, ce que certains qualifient d’antisionisme n’est qu’un discours puisant impunément dans l’imaginaire et l’arsenal sémantique de l’antisémitisme : complot, domination, finance internationale, crime rituel, etc. Ces antisionistes prétendent ne nourrir aucune hostilité envers les Juifs. Dont acte. « Mais de grâce, qu’ils ne pensent pas un seul instant qu’ils vont rendre la vie des Juifs de Belgique ou de n’importe quel pays d’Europe plus facile si Israël disparaissait », déplore Denis Charbit. En passant leur temps à agiter cet antisionisme virulent, ils entretiennent surtout le malaise et le mal-être des Juifs européens. Ce discours antisioniste fait mal aux Juifs, car il prend systématiquement la forme d’une injonction à se désolidariser d’Israël et à abjurer le sionisme. S’ils se soumettent, ils pourront alors vivre tranquillement. Cette injonction est insupportable : non seulement elle entretient le malaise des Juifs, mais elle les met en danger en raison de l’incitation à la haine qu’elle entraîne.

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