Regards n°1114

La guerre sans fin de Benjamin Netanyahou

Ce mardi 18 mars, au petit matin, la guerre a repris à Gaza, par des bombardements massifs. Les raids de ce premier assaut ont fait plus de quatre cents victimes, dont une poignée de cadres militaires et civils de rang intermédiaire du Hamas, et, pour plus de la moitié, des femmes et des enfants. Le lendemain, ce fut le tour de l’armée de terre. En avançant du nord de la bande vers le sud et l’ouest, des unités de Tsahal ont réoccupé la zone du corridor de Netzarim, sectionnant ainsi à nouveau le territoire et provoquant un nouvel exode des Gazaouis. La raison officielle offerte par le gouvernement Netanyahou : le refus du Hamas d’accepter les termes définis par Steve Witkoff, le représentant de Trump, pour la libération des cinquante-neuf otages israéliens, dont une vingtaine toujours en vie. L’opération aurait donc pour double objectif de sortir les négociations de l’impasse, et, bien entendu, d’atteindre enfin le Graal – la « victoire totale » sur le Hamas.

C’est une grossière imposture. D’abord, parce que c’est Israël qui a délibérément violé les termes du cessez-le-feu en refusant de compléter le retrait de ses forces de la bande de Gaza, notamment du couloir de Philadelphie, le long de la frontière égyptienne, et d’enclencher la deuxième phase de l’accord qui prévoit à terme la cessation des hostilités. Netanyahou, par allusions, et ses laquais, explicitement, n’ont d’ailleurs jamais cherché à cacher que le Premier ministre n’avait pas la moindre intention de respecter sa signature.

Ensuite, parce que les deux objectifs affichés, la libération des otages et la défaite du Hamas, sont tout simplement contradictoires. Quelque quarante otages sont morts à Gaza depuis qu’ils ont été enlevés vivants en territoire israélien le 7 octobre, certains assassinés par leurs geôliers, d’autres ensevelis dans des frappes aériennes, d’autres encore tués par erreur par des tirs amis. Tout le monde sait que l’opération met clairement en danger les otages survivants, ne fût-ce qu’en raison du fait que l’armée ignore où ils se trouvent. Mais elle risque également d’aggraver leurs conditions de captivité déjà insupportables, voire pousser le Hamas à s’en prendre à eux en représailles. De fait, le seul moyen d’obtenir leur libération est la négociation, comme on a pu le constater lors des deux vagues d’échange de prisonniers, dans la foulée du 7-Octobre et dernièrement. Quant à « vaincre » le Hamas, c’est une illusion mortifère. L’organisation islamiste, tout affaiblie qu’elle soit, a renfloué ses rangs et tient toujours le territoire d’une main de fer. La seule façon d’en finir, c’est de le remplacer. Or, Netanyahou refuse toujours d’imaginer le « jour d’après ». Comment ne pas voir que les otages sont la dernière carte du Hamas, qu’il ne l’échangera que contre l’assurance de sa survie, donc de l’arrêt de la guerre, et qu’il préfèrera le suicide, avec les otages, que la reddition sans eux ?

Enfin, parce que ces objectifs affichés en cachent deux autres, inavouables, mais les seuls réels : la survie politique de Netanyahou et, derrière l’écran de fumée d’une guerre sans fin, la liquidation du régime en vigueur en Israël depuis sa fondation. Les deux sont liés, et en bonne voie de réalisation. Le premier objectif passe par la consolidation de la coalition et le vote du budget à la fin de ce mois – mission accomplie grâce au retour des kahanistes d’Itamar Ben Gvir au gouvernement à la faveur de la reprise de la guerre. Le second objectif est plus compliqué à réaliser, car il faut pour cela démanteler un à un les garde-fous de la démocratie israélienne. La police, devenue aux mains de Ben Gvir, son ministre de tutelle, une milice au service du pouvoir, est déjà tombée. Netanyahou s’acharne désormais sur la justice et le Shin Bet, chargé en Israël, entre autres, de la protection du régime démocratique. Une loi modifiant le mode de sélection des membres de la commission de nomination des juges a déjà été votée en commission des lois de la Knesset, et sera incessamment soumise au vote en plénière. Et Netanyahou a proclamé sa volonté de se débarrasser de la conseillère juridique du gouvernement et procureure générale, ainsi que du directeur du Shin Bet. À l’exemple de Trump, dont il s’inspire explicitement, Netanyahou veut en finir avec le deep state, autrement dit instaurer un régime dictatorial.

Résumons. D’un côté, un homme en procès pour des affaires de corruption et déterminé à s’accrocher au pouvoir coûte que coûte, fût-ce au prix de la destruction de l’État de droit et d’une guerre de choix dont le seul objet est sa propre survie politique. De l’autre, une opposition parlementaire en lambeaux et une opinion publique qui, dans son immense majorité, ne veut plus de lui, veut tout ce dont lui ne veut pas – le salut des otages, une commission d’enquête d’État sur le désastre du 7-Octobre, des élections anticipées –, et qui manifeste son dégoût de l’homme et de sa politique dans des manifestations quotidiennes.

Il est impossible de prévoir comment ce bras de fer va se terminer. Je constate que la jeune et mal assise démocratie israélienne est somme toute plus résiliente que sa grande sœur américaine, la plus vieille au monde et censément pourvue d’impeccables checks and balances. Ce que Trump a fait là-bas en deux mois, son émule local a beaucoup plus de mal à l’accomplir ici. Mais il dispose encore d’une « base » fanatique et soudée, il est désormais d’autant plus dépourvu d’inhibitions qu’il se sent acculé, et il est prêt à tout, y compris à s’asseoir sur les décisions de la Cour suprême. La crise constitutionnelle guette, et là, tout peut arriver, tout, y compris la guerre civile.

Les lecteurs de Regards ont sûrement entendu parler de la conférence pour combattre l’antisémitisme que notre valeureux ministre de la Diaspora, Amikhaï Chikli, a convoquée à Jérusalem à la fin de ce mois. C’est une excellente initiative. Il faut toujours combattre l’antisémitisme et réunir, à cet effet, la plus large coalition internationale possible. Aussi a-t-il invité le ban et l’arrière-ban de l’extrême droite européenne : les Français Jordan Bardella et Marion Maréchal, l’Espagnol Hermann Tertsch, membre du Parlement européen du parti Vox, son collègue au PE Charlie Weimers des Démocrates de Suède, le Hongrois Kinga Gál, député du Fidesz… tous représentants de formations aux racines fascistes et nazies. C’est normal, de nos jours, tels sont les meilleurs amis d’Israël, et Israël, a proclamé Chikli, « ne va pas tourner le dos à ses amis ».

Une foule d’invités ont annulé depuis leur participation, notamment BHL, qui devait ouvrir la conférence, le Grand Rabbin de Grande-Bretagne et le CEO de l’Anti-Defamation League américaine. Des amis, ça ?

Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi