Regards n°1114

8 mars : à Paris, des féministes juives empêchées de manifester

Le collectif sioniste Nous Vivrons, constitué à la suite du 7-Octobre, a vu ses militantes menacées puis bloquées dans une ruelle alors que défilait le cortège de la Journée internationale des droits des femmes. Une énième fissure au sein d’une mouvance féministe globalement insensible au sort de ses sœurs juives.

Solitude juive. À l’issue du 7-Octobre, lorsqu’à l’évidence de la razzia et du pogrom se mêlait la volonté de perpétrer un « gynocide », autrement dit d’ajouter à la furia antisémite le crime de masse patriarcal en usant de différents degrés de violence et ciblant des femmes jusqu’à leur mort, les féministes, en Occident, ne réagissaient que du bout des lèvres. Dans les semaines qui suivirent, lorsque les détails des atrocités commises ont été révélés et que l’ampleur des violences subies par femmes juives et israéliennes a été documentée, le silence persistant et l’inaction sont demeurés tout aussi coupables. Il y eu peu de sœurs de lutte pour mettre des mots clairs sur les actions des terroristes du Hamas qui asservissaient, avilissaient et violaient à grande échelle. Il en résulta une amertume profonde qui, de mois en mois, ne cessa de grandir au sein de la communauté juive et plus particulièrement parmi ses militantes féministes soudain devenues persona non grata, car assimilées à des soutiens de la politique de Benjamin Netanyahou. Il y avait dans la manœuvre une malhonnêteté manifeste. Un rapide tour d’horizon suffit pour comprendre que la plupart des féministes juives qui prennent aujourd’hui la parole se situent dans le giron de la gauche et des forces progressistes. Pas des ennemies donc, plutôt des camarades et des alliées, sionistes de gauche ou non, toutes persuadées que la défense des droits des femmes constitue une priorité, au-delà de leurs appartenances ethniques et religieuses.

Entre appréhension et découragement militant

Fin novembre 2024 pourtant, les organisatrices de la marche féministe parisienne du 8 mars avaient publié un communiqué anticipant, avec beaucoup d’avance, leur rejet de Nous Vivrons, un collectif juif et sioniste de lutte contre l’antisémitisme. Elles y annonçaient sans honte leur refus catégorique de les intégrer au cortège – une position réitérée dans plusieurs échanges internes par la suite, évoquant même explicitement la volonté de former un cordon pour bloquer leur progression en cas de présence à la manifestation. Autant de menaces et d’intimidations devenues habituelles, explique Sarah Aizenman, sa porte-parole : « Cette éviction n’est pas nouvelle, tout comme la logique de certaines organisations : Juifs = sionistes = fascistes = génocidaires. Ces personnes oublient que nous, membres de Nous vivrons et anciens de l’UEJF, avons toujours été en première ligne pour défendre les droits humains, qu’il s’agisse des Tchétchènes, des Darfouris ou encore d’Anna Politkovskaïa. Notre militantisme juif est républicain et universaliste, ce qui ne correspond pas au logiciel d’une ultragauche militante qui cherche à nous déshumaniser pour mieux nous agresser, comme ce fut le cas l’année dernière. »

Il y avait donc de quoi craindre de nombreux dérapages, d’autant plus qu’en 2024 déjà, plusieurs membres du collectif Urgence Palestine s’étaient distingués en mettant de l’huile sur le feu sur les réseaux sociaux, puis en jetant sur les militantes juives des tessons de bouteilles, des œufs et des légumes. Avant la marche de cette édition 2025, Urgence Palestine avait réitéré ses menaces, appelant publiquement à « sortir » Nous Vivrons des cortèges. « Il y a de nombreux moyens de faire de cette date une démonstration de force », écrivait le collectif en évoquant « la force du nombre ». Il y avait donc de l’appréhension ce 8 mars au moment de battre le pavé et, comme annoncé, une forte adversité. Pour un résultat connu à l’avance, qui n’a pas empêché les quelque 1.200 personnes présentes dans les rangs de Nous Vivrons de témoigner de leurs combats, de leur présence et, surtout, de leur existence. « Ces femmes venues porter la voix des juives torturées et tuées le 7-Octobre par le Hamas en Israël ont été parquées, retranchées », écrit l’éditorialiste Tristane Banon dans un billet publié dans les colonnes des Échos au lendemain de la marche. « Et ce dans l’indifférence quasi-générale. Une vraie indignité et une victoire pour le patriarcat », conclut-elle. Une défaite qui s’est matérialisée par l’absence de nombreuses militantes emblématiques découragées, dégoutées ou effrayées, telle Léa Veinstein. « Pour la première fois dans une manif », expliquait cette dernière dans une story sur Instagram, « je me suis sentie mal. J’ai flippé ». Myriam Levain, réagissait quant à elle dans le podcast « Sororités », en faisant état d’un profond dilemme : « Devais-je y aller en tant qu’habituée de ces cortèges, vêtue d’un t-shirt violet et munie d’une pancarte au slogan percutant, au sein d’un cortège féministe “traditionnel”, comme je l’ai toujours fait, étant investie personnellement et professionnellement sur ces questions depuis 20 ans ? […] Ou bien devais-je justement défiler avec le cortège des femmes juives de Nous Vivrons, dont je partage les combats depuis le tournant de ce 7-Octobre noir, et qui était menacé d’exclusion de la manif parce que considéré comme ‘‘fasciste’’.» Elle ajoute : « Et j’ai eu la très désagréable impression de revivre un dilemme vieux comme les Juifs : sortir du ghetto en reniant les miens ou bien y rester et évoluer en marge de la société. » Pas de participation non plus.

« Une irrépressible envie de pleurer »

Dès lors, la question mérite d’être posée : que reste-t-il aux féministes juives et à toutes les militantes de bonne volonté ? Sans doute la force du témoignage et le courage de la vérité. Dans un texte poignant et largement documenté publié sur Tenoua, la journaliste Léa Taieb, présente sur les lieux de la marche, écrit : « La Journée internationale des droits des femmes, on la redoutait. On savait que ça pourrait tourner court ou au vinaigre. On savait que plusieurs collectifs pro-Hamas (dont Urgence Palestine et Samidoun) prévoyaient d’empêcher le collectif Nous Vivrons de marcher. On savait que ce qui s’était déjà produit (le 25 novembre 2023, le 8 mars 2024, le 25 novembre 2024) pourrait se reproduire. Mais bon, on a décidé d’y croire. Peut-être parce que ce jour-là le ciel était bleu, bleu roi. J’ai arpenté la place de la République à 14 heures, avant que tout ne commence vraiment, j’ai dévisagé les différents cortèges/stands et eu une irrépressible envie de pleurer, de m’échapper, de ne plus revenir. Comment des féministes ont-elles pu me faire peur ? Me donner l’impression qu’avec elles, je n’étais pas protégée ? Comment trouver la safe place ? Nous avons été si nombreuses à ressentir ce malaise, ce sentiment de ne pas être à sa place, en sécurité, place de la République. »

D’un militant progressiste et d’une génération l’autre, dans la foulée de ce préoccupant fiasco, l’essayiste Guy Konopnicki, se fendait d’un petit texte enflammé dont il a le secret. « Le 8 mars, les femmes juives et iraniennes se sont trouvées bloquées ensemble dans la rue Meslay, où, jadis, les artisans et les grossistes de la chaussure parlaient le yiddish. La place de la République était interdite aux Juives, occupée par de prétendues féministes, dont une partie portait les oripeaux de la soumission des femmes. La manif ‘‘officielle’’ prétendait lutter contre le patriarcat, sans se soucier des femmes qui le subissent, en Iran, en Afghanistan et partout où règne la loi islamique. » Et Konop’, en observateur historique des positions de l’extrême gauche, de poursuivre : « La veille, une ‘‘marche nocturne’’, rituel typiquement fasciste, avait rassemblé les plus ‘‘radicales’’, sous les mots d’ordre des violeurs, tortionnaires et tueurs de femmes du Hamas, appelant à la liquidation d’Israël au profit d’une ‘‘Palestine’’ de la mer au Jourdain. Sur la place de la République de petits groupes de machos et de femmes voilées hurlaient leur haine des ‘‘sionistes’’. Avec l’aide de l’extrême gauche, l’islamisme est parvenu à encadrer en France le mouvement qu’il réprime violemment quand il est au pouvoir. Bel exploit ! » Solitude juive donc, d’autant que la manifestation s’est poursuivie comme si de rien était et voyait, le soir-même, la plupart de ses participantes s’autocongratuler.

« Nous avons été nombreuses à décrire le malaise qui nous a ensevelies ce jour-là. Mais qui a bien voulu tendre l’oreille ? Qui a bien voulu entendre la solitude des femmes juives (et sionistes, se sent-on obligée d’ajouter) ? », s’interroge Léa Taieb. Le tableau est sombre mais quelques alliées existent néanmoins. Taieb évoque Axelle Tessandier et Diane Richard, mais aussi plusieurs organisations féministes (dont La Fondation des Femmes, Le Planning familial, Les Guerrières de la Paix, We Are Not Weapons of War) qui se sont associées, le 11 mars, après avoir pris la mesure de la situation, pour signer une lettre adressée « à nos sœurs juives ». On y lit : « Les femmes qui souhaitent porter la voix des femmes israéliennes victimes de violences sexuelles doivent pouvoir s’exprimer à nos côtés. » Une position de principe attendue qui ne prévoit néanmoins aucune action concrète pour permettre la participation effective de Nous Vivrons dans le cortège en 2026.

Écrit par : Laurent-David Samama