Regards n°1114

Aimer Perdre : misez tout sur ce bijou

Souvenez-vous de l’affiche de leur premier film, Fils de Plouc, placardée dans les rues de Bruxelles en 2021. Deux frères dessinés, enchevêtrés, s’y étripaient sur fond jaune d’œuf. Avec sa roue psychédélique autour d’un visage gouailleur haut en couleur, celle d’Aimer Perdre, fait, elle aussi, sourire la ville. Bienvenue dans l’univers jouissif des Guit Brothers, Lenny et Harpo. Interview.

Comment a surgi ce titre fort et, a priori, antagoniste ?

Lenny & Harpo Guit : Le thème et le titre du film sont nés de nos lectures, discussions et confidences de grands joueurs. Il en est ressorti que ce n’est pas tant gagner qui donne de l’adrénaline – tant qu’ils gagnent, ils continuent à jouer – que le goût de perdre. Le kif, c’est tutoyer le danger, défier les limites, c’est le moment où la pièce virevolte dans les airs, l’instant grisant où tout est possible qui produit le frisson … avant que la pièce ne tombe sur pile ou sur face. A ce propos, on était curieux et impatient d’avoir le retour de nos amis « joueurs addicts » sur les personnages et les situations. Un spectateur est, par ailleurs, aussi venu nous trouver à l’issue d’une projection à Namur, nous confiant qu’en tant qu’interdit bancaire et surveillé sur chacune de ses dépenses, il avait été touché par le film qui rendait bien les revers du jeu.

Parlez-nous de votre sacrée anti-héroïne… 

L&H G. : Armande Pigeon rassemble et fusionne toutes les histoires qu’on a entendues et vécues à travers des gens qu’on aime, comme notre grand-mère, notre sœur et nos amis. On aimait aussi le fait qu’Armande défende sa marginalité. En rejetant, vie rangée, emploi plan-plan ou vie de couple, elle préserve sa liberté. Elle préfère envoyer tout balader quitte à tout perdre. Une fois ce personnage campé et écrit, on a eu la chance de rencontrer la comédienne Maria Cavalier-Bazan avec laquelle on a échangé pour qu’elle s’approprie le personnage. Il fallait que les mots et les dialogues lui viennent naturellement mais aussi qu’une fois sur le tournage, elle puisse déployer son espace de création. Maria a une énergie incroyable, elle a été le moteur de l’équipe en insufflant chaque jour sa pêche hors norme.

Comment façonnez-vous vos protagonistes ?

L&H G. : De façon générale, nous nous penchons sur des personnages qui n’ont pas la vie facile, en se gardant de tomber dans le misérabilisme. En abordant leurs expériences compliquées – ni de façon légère ni en entrant dans un discours politique – nous montrons qu’il est possible, envers et contre tout, de continuer à vivre, à être heureux, à sourire et à rire. Cela fait écho au cinéma italien des années 60/70 qui grouille de personnages qui vivent des galères quotidiennes et cependant, on y rit beaucoup. Ecrire nous permet de projeter ce qui nous fascine et ce qu’on aimerait vivre sans vraiment le vivre, du coup, c’est un peu fou !

Michaël Zindel, Catherine Ringer et Melvil Poupaud intègrent votre galerie burlesque

L&H G. : Effectivement, à côté de María Cavalier-Bazan, d’Axel Perin ou de Maxi Delmelle, nous avons accueilli, côté Français, Michaël Zindel (Le Dernier des Juifs), un ami de longue date ; Catherine Ringer (Rita Mitsouko), qu’on voyait parfaite pour le rôle et qui nous a rejoint avec enthousiasme et Melvil Poupaud qui avait tourné, il y a des années, avec notre père réalisateur et qui nous avait fait savoir qu’il était ouvert à notre cinéma. Il a aussi été hyper partant pour cette aventure.

Vous magnifiez Bruxelles et lui rendez un bel hommage…

L&H G. : C’est la ville que nous avons arpentée dans nos nombreuses explorations étudiantes et c’est tout naturellement ici que nous avons commencé à imaginer des films, dans ses lieux et avec ses habitants qui nous sont chers. Etant donné aussi qu’à nous deux, nous avons déménagé dans 30/35 logements en quinze ans, nous avons fréquenté les coins les plus divers de la capitale et nous avons poussé le bouchon plus loin pour nos films, en repérant des endroits encore plus insolites, inconnus et un peu magiques. Pour le rendu, cela fait aussi partie de nos références et de nos goûts de créer un univers très pop et coloré. S’il était convenu avec le chef opérateur de rendre une image très lumineuse style bande dessinée, c’est en post-production, à l’étalonnage, qu’on a travaillé cet effet en poussant, en tirant, les couleurs dans tous les sens pour en avoir plein les yeux !

Qu’en est-il de votre cinéma en famille ?

L&H G. : On fait tout à deux, il n’y a pas de répartition. Chaque moment de fabrication du film est une opportunité pour discuter, élaborer et s’amuser. On échange aussi, au fur et à mesure de l’avancement, avec notre sœur Lulma qui a un petit rôle dans Aimer Perdre et qui, de son côté, fait des études d’écriture. Nous sommes d’ailleurs les trois membres fondateurs du Clubb Guitos. Si on développe de notre côté, on aime aussi beaucoup travailler avec d’autres personnes. On essaye de les faire entrer dans notre univers et, à l’inverse, d’intégrer le leur afin de créer quelque chose ensemble. C’est pour ça aussi qu’on adore ce métier parce qu’on rencontre pleins de gens trop cool !

Sans emploi et endettée jusqu’aux dents, Armande Pigeon, 26 ans, galère à Bruxelles. Par-dessus le marché, elle a un gros penchant pour le jeu et n’hésite pas à prendre des risques, car pour Armande, tous les paris sont bons. Tous sauf un, peut-être le plus fou auquel elle peine encore à se risquer : le pari de l’amour.

AIMER PERDRE

Comédie de Lenny et Harpo Guit (2025) avec : María Cavalier-Bazan, Axel Perin, Michaël Zindel, Catherine Ringer, Melvil Poupaud, etc.

1h26
En salles à partir du 2 avril 2025

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Écrit par : Florence Lopes Cardozo