La purge conduite par Netanyahou contre les responsables militaires, sécuritaires et judiciaire, entachée de graves conflits d’intérêts, pourrait être le dernier clou planté dans le cercueil de la démocratie en Israël.
«Une menace directe pour la sécurité d’Israël. » C’est ainsi que Ronen Bar, le chef du renseignement intérieur (Shin Bet), a qualifié son limogeage par Benjamin Netanyahou dans une lettre rendue publique adressée le 20 mars aux ministres avant qu’ils n’entérinent la décision. Jamais dans l’histoire d’Israël un Premier ministre n’avait démis le directeur du Shin Bet. Et jamais ce dernier n’avait exposé comme lui au grand jour les noirs desseins du chef du gouvernement.
Ronen Bar l’accuse de vouloir saper les enquêtes en cours sur le « Qatargate » concernant le financement par le Qatar de conseillers du bureau du Premier ministre : « Le fait de s’y opposer par un limogeage hâtif et soudain, sur la base d’arguments intrinsèquement infondés, est totalement entaché de considérations inappropriées et de conflit d’intérêts personnels et institutionnels on ne peut plus graves. » D’autant que son éviction surgit en pleine guerre, quelques heures après la reprise des combats par Tsahal dans la bande de Gaza. Netanyahou la justifie par « un manque de confiance » à l’égard de Bar évincé, tout comme le directeur du Mossad, de l’équipe de négociations pour la libération des otages. Un motif insensé selon Bar, qui souligne par ailleurs combien la loyauté du directeur du Shin Bet doit s’exercer non pas à l’égard d’un homme, fût-il le chef de l’exécutif, mais de l’État et de ses citoyens.
En se défendant, Bar lance trois bombes. La première à propos d’un échec planifié de la trêve avec le Hamas : « Le récent accord de libération d’otages s’est concrétisé grâce à une opération que j’ai menée personnellement », rappelle-t-il. « Aussi, l’accusation de méfiance n’a pour moi aucun fondement ; à moins que la véritable intention, que je n’ai peut-être pas saisie, ait été de négocier pour ne pas parvenir à un véritable accord. » La deuxième concerne une directive illégale prise par Netanyahou interdisant depuis un an à Bar de rencontrer des ministres. La dernière bombe concerne la surprise du 7-Octobre, dont on comprend qu’elle n’en était pas vraiment une. Bar, qui a reconnu sa responsabilité dans la tragédie, avait déjà exprimé son intention de ne pas terminer son mandat et appelle à la création d’une commission d’enquête d’État. Dans le cadre de sa procédure de renvoi, il entend remettre aux instances concernées un « état complet des mesures offensives et des recommandations stratégiques », qu’il a présentées au Premier ministre « non seulement avant mais aussi après le 7-Octobre ». Et de conclure : « Dans l’ensemble, elles n’ont pas été suivies d’effets de son côté. »
Dérive autoritaire
La réaction de Netanyahou trahit sa panique. Il prétend avoir « réussi à ramener les otages » après le départ de Bar de l’équipe de négociateurs ; or, c’est tout le contraire qui s’est produit. Furieux, Jon Polin, le père du jeune Hersh, assassiné par le Hamas en captivité, a révélé que Bar avait souhaité élargir le mandat des négociateurs, mais que Netanyahou s’y était opposé. Concernant le 7-Octobre, Netanyahou va plus loin dans l’ignominie en accusant le directeur du Shin Bet d’avoir été mis au courant du projet du Hamas une heure avant l’attaque. « Pourquoi, n’avez-vous rien fait et n’avez-vous pas appelé le Premier ministre, ce qui aurait pu éviter le désastre ? », lui demande-t-il par communiqué. Une accusation de trahison à peine déguisée.
L’affaire pourrait n’être qu’une nouvelle bataille dans la longue guerre menée par Netanyahou contre les chefs du renseignement et de l’armée. Ses relations avec le Shin Bet et le Mossad sont souvent exécrables. Il a déjà évincé quatre ministres de la Défense, Yoav Gallant ayant été remplacé il y a quatre mois par la marionnette Israël Katz, et il vient de pousser le chef d’état-major Herzi Halevi à la démission. Précisément, Bar est la dernière victime d’une purge orchestrée par Netanyahou contre les responsables militaires et sécuritaires qui étaient aux manettes le 7-Octobre, et dont le seul et unique but est de l’exonérer, lui, de toute responsabilité dans la plus grande tragédie de l’État d’Israël.
Pire, les anciens responsables de l’appareil sécuritaire n’hésitent plus à dénoncer une dérive autoritaire du pouvoir. Tamir Pardo, nommé par Netanyahou à la tête du Mossad (2011-16) le décrit comme « une menace existentielle pour l’État d’Israël » dans une lettre adressée l’été dernier au Congrès américain cosignée par les ex-chefs d’état-major Dan Halutz et Moshe Yaalon. La litanie de reproches qui lui sont faits aujourd’hui par les anciens directeurs du Shin Bet glace le sang : « Netanyahou devrait quitter le pouvoir immédiatement », réclame Ami Ayalon (1996-2000) ; c’est « le pire Premier ministre de l’Histoire », selon Yuval Diskin (2005-11), qui veut « créer une situation où le régime contrôle tout le pouvoir, personne ne peut le critiquer et quiconque le fait est démis de ses fonctions », ajoute Yoram Cohen (2011-16), ce qui va ainsi « transformer légalement Israël en dictature », assène Nadav Argaman (2016-2021). Le prédécesseur de Bar vient de faire scandale en confiant à la chaîne 12 disposer d’informations sur l’attitude du Premier ministre à son égard. S’il « décidait d’agir au mépris de la loi, alors je n’aurai d’autre choix que de révéler tout ce que je sais » prévient-il, provoquant l’ire de Netanyahou qui le poursuit pour chantage. Mais depuis le limogeage de Bar, les langues se délient. Yoram Cohen déclare avoir été contraint de mener des actions « illégitimes et douteuses du point de vue de la légalité ». Sa crainte est désormais que le successeur de Bar soit un affidé auquel Netanyahou demandera d’intervenir contre ses opposants pour « subversion politique ». Bref, de faire du Shin Bet une police politique.
Netanyahou vs la Cour suprême
C’est dire que les attaques contre Bar cachent d’autres atteintes à la démocratie. Aussitôt que la conseillère juridique du gouvernement Gali Baharav-Miara a noté l’irrégularité du limogeage, Netanyahou a lancé la procédure de destitution contre elle. Et quand l’opposition a saisi la Haute Cour pour geler le renvoi de Bar, il a publié un message délirant sur le site officiel du Premier ministre : « L’État profond au service de la gauche utilise le système judiciaire de manière biaisée pour contrecarrer la volonté du peuple. » L’outrance, la morgue populiste et la référence conspirationniste à l’État profond témoignent d’une dangereuse trumpisation des esprits. Comme le président américain, dont il a le soutien, Netanyahou entend soumettre un par un ses opposants idéologiques et personnels. Une ivresse de toute-puissance sans doute décuplée à mesure que le scandale du Qatargate se rapproche de lui.
La fuite en avant dans la destruction du système judiciaire risque donc de se poursuivre. Dans la ligne de mire de Netanyahou et de son ministre de la Justice Yariv Levin : le contrôle de la nomination des juges via une réforme de la commission des nominations adoptée en première lecture le 19 mars, et in fine le démembrement de la Cour suprême. Déjà Levin refuse de reconnaître la nomination du juge Isaac Amit à sa tête et a boycotté sa prestation de serment en février. Du jamais vu dans l’histoire d’Israël. À bas bruit, pendant que les Israéliens vibraient à l’unisson des soldats dans une guerre multi-fronts, obsédés par le sort des otages enchaînés dans les tunnels du Hamas, Levin poursuivait son coup d’état judiciaire.
La Cour suprême se dresse aujourd’hui comme le dernier rempart institutionnel face à Netanyahou. Elle seule peut arrêter sa course folle contre l’État de droit, en gelant les procédures contre le directeur du Shin Bet. Elle, et le peuple d’Israël. Le limogeage de Ronen Bar a jeté des milliers d’Israéliens dans la rue. De longues marches de protestation ont été organisées vers Jérusalem, emmenées par des généraux à la retraite, d’anciens chefs d’état-major et même les anciens chefs de la police qui réprimaient hier les manifestants contre la réforme judiciaire et se retrouvent désormais de l’autre côté de la barrière, avec les défenseurs de la démocratie.
Si Netanyahou choisissait de ne pas respecter les décisions de la Cour suprême, il provoquerait une crise institutionnelle sans précédent. Grève générale, manifestations, menaces de révolte fiscale : le puissant syndicat Histadrout, l’opposition, mais également les universités, les tribunaux ou encore le secteur de la high-tech menacent de bloquer le pays. Et l’on commence à entendre çà et là des appels à l’insubordination militaire. Pourquoi aller à la guerre si celle-ci n’a d’autre but que la survie politique d’un Premier ministre qui a consciemment abandonné les otages ?
« Nous sommes plus proches que jamais de la guerre civile », alerte l’ancien président de la Cour suprême Aharon Barak. Longtemps Israël inspirait de l’admiration : par quel miracle arrivait-il à faire vivre une démocratie vibrante dans un état de guerre permanent ? C’était sans compter un Premier ministre qui profite de la guerre pour attaquer la démocratie.