Regards n°1223

Hystérie collective ou la satire féroce de l’égalitarisme absolu

La romancière américaine Lionel Shriver vient de publier Hystérie collective (Éditions Belfond), un livre dans lequel elle dépeint des États-Unis en proie à une bêtise et un anti-intellectualisme de plus en plus fanatique à travers l’histoire d’une professeure de littérature de plus en plus exaspérée par les effets envahissants d’une « bien-pensance » poussée à son paroxysme.

Coup de cœur pour ce roman au vitriol qui commence dans « L’autre 2011 », une réalité alternative soumise à la parité mentale, un modèle qui a réussi à imposer la tyrannie du politiquement correct et de la cancel culture à tous les niveaux de la société.

La neutralité cognitive implique avant tout un contrôle rigoureux du langage. Par exemple, il n’est évidemment plus acceptable de dire qu’un enfant est « intelligent » ou « stupide ». Pour des raisons évidentes, plus personne ne parle de « Smartphone ». Désormais, on dit « phone », tout simplement.

Pearson Converse est professeur de littérature à l’université. Elevée par une famille de témoins de Jéhova où elle étouffait, elle a fui la maison de ses parents pour habiter chez son amie Emory, dont les parents se sont montrés particulièrement généreux et accueillants. Pearson est une dissidente, rebelle et provocatrice. Wade, son mari, se montre réservé et moins critique. Son métier d’élagueur le préserve en partie de l’hystérie ambiante.

La relation de Pearson avec Emory est ambiguë. Emory est dotée d’un charisme particulier, et pendant longtemps, Pearson a admiré son don de ne jamais sembler suivre la mode mais plutôt de la lancer. Aujourd’hui, Pearson la soupçonne d’être conformiste avant tout le monde.

Un monde où sont proscrits les devoirs, les examens et les notes,

Pour se montrer conciliante, Pearson a d’abord tenté d’appliquer la stratégie de son amie : « rester sous les radars » et surveiller son langage en public pour ne pas se faire remarquer. Mais Pearson est incapable de « se rouler en boule en attendant que la folie de l’égalitarisme culturel disparaisse ». Non seulement parce qu’elle n’a aucune envie de se museler en permanence, mais encore parce que les conséquences concrètes de cette situation sont de plus en plus angoissantes. Dans un monde où sont désormais proscrits les devoirs, les examens et les notes, il est interdit de les faire échouer les élèves. Dès lors, tout le monde peut prétendre à toutes les carrières sans être évalué – puisque ce serait discriminant. À ce rythme-là, il suffira de quelques années pour que les hôpitaux se remplissent de médecins totalement incompétents.

La petite Lucy, fille cadette de Pearson et Wade, a grandi dans ce système en a intégré les codes, au point de dénoncer les écarts de langage et les principes éducatifs de sa mère, désormais menacée de se voir retirer la garde de sa fille. Dans une société où la parité mentale s’est imposée, personne n’est épargné et tous les domaines de la vie sont touchés. Pearson et les siens se sentent acculés : « On ne peut se cacher nulle part. Plus personne n’est spectateur, dans ce jeu. » Pearson est de plus en plus incontrôlable face à l’autoritarisme généralisé. En proposant à ses étudiants de lire L’idiot, de Dostoievski, elle provoque son propre renvoi de l’université, sabote sa carrière et plonge la famille dans la précarité.

« L’autre 2023 » immerge le lecteur dans une Amérique en déroute, dont l’industrie, autrefois florissante, mais désormais gérée par des incapables, ne produit plus que des appareils défectueux. Dans un passage particulièrement drôle, l’auteure en décrit les dysfonctionnements inévitables : « Les frigos gèlent les concombres et font fondre les glaces. Les machines à laver réduisent le linge en rembourrage pour oreillers. (…) les voitures construites dans ce pays prennent feu sur l’autoroute, quand vous avez la chance qu’elles démarrent devant chez vous. »

On assiste dans le même temps à un exode des cerveaux américains vers la Russie, « en un vertigineux renversement de la guerre froide », et depuis que les pilotes d’avion ne sont plus contraints à passer d’examens, les accidents sont littéralement incessants. Mais c’est avec les conséquences des vaccins contre le Covid, qui se chiffrent en dizaines de millions de morts, qu’on atteint le drame absolu.

Brillant, cinglant, caustique mais aussi extrêmement amusant, Hystérie collective raconte une dérive extrême mais pas complètement improbable de la dictature du politiquement correct. Le roman satirique de Lionel Shriver nous invite à réfléchir à notre propre réalité, mais surtout aux valeurs et principes que nous choisissons de défendre à tout prix.

Écrit par : Tamara Weinstock

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