Opinion de
Joël Kotek, professeur émérite de l’ULB ;
Viviane Teitelbaum, sénatrice et secrétaire générale de l’Institut Jonathas ;
Freddy Avni, professeur émérite de l’ULB et président de l’Association des anciens étudiants juifs de Belgique (AAEJB) ;
Yves Oschinsky, président du CCOJB et ancien bâtonnier du barreau de Bruxelles ;
Gabrielle Piorka et Gad Deshayes, co-présidents de l’Union des étudiants juifs de Belgique (UEJB)
Plus que jamais, l’heure est à l’inversion de la charge. Cette stratégie, fréquemment utilisée dans les débats, les conflits sociaux ou les situations d’abus de pouvoir, consiste à détourner les responsabilités et à manipuler la perception des faits pour culpabiliser la victime et protéger, voire sanctuariser l’agresseur. De la guerre en Ukraine au 7-Octobre, en passant par les violences faites aux femmes, l’accusation se retourne systématiquement contre la victime : ils/elles l’ont bien cherché !
C’est précisément ce qui s’est passé tout récemment à l’Université libre de Bruxelles (ULB) lors de deux cours magistraux (et filmés) de Pieter Lagrou. Le professeur d’histoire contemporaine a tenu en effet des propos non seulement déplacés, fabriqués, controuvés, mais surtout lourds de sous-entendus. Non content de répéter 35 fois en 8 minutes les mots « génocide » et « génocidaire » à l’endroit d’Israël, notre historien a contre toute attente pointé la responsabilité d’Israël dans les échauffourées antisémites qui éclatèrent le 7 novembre dernier, à la suite du match de football opposant le Maccabi Tel-Aviv à l’Ajax d’Amsterdam. À l’en croire, en effet, Tsahal aurait déployé quelque 5.000 réservistes pour casser de l’Arabe. Une narration aussi abracadabrantesque que complotiste, certes légèrement corrigée lors du second cours, mais qui reflète tout de même une inversion accusatoire où les victimes se retrouvent une nouvelle fois dans le rôle des coupables.
Slogans imbéciles de supporters
Pieter Lagrou aurait pu s’arrêter en si bon chemin, mais le voilà qui, sur la base de chants et de slogans racistes proférés par des supporters israéliens, conclut à la nature génocidaire de la guerre menée par Israël à Gaza. Manifestement, notre enseignant ignore son sujet : un crime de génocide ne se définit pas à l’aune de slogans imbéciles scandés par des supporters de football. Car si tel était le cas, il faudrait alors classer la Belgique parmi les nations génocidaires en raison des cris antisémites et racistes qui résonnent dans nos stades – en Flandre tout particulièrement. Il faudra également dénoncer comme génocidaires les jeunes issus de l’immigration qui, ce soir-là, appelèrent au meurtre des Juifs. Rappelons qu’aucun Juif/sioniste/Israélien n’a été condamné par la justice hollandaise ; au contraire de nombre de ces émeutiers. Dont acte. Pieter Lagrou semble ignorer qu’un génocide se définit d’abord par l’intention délibérée d’un gouvernement (et non de civils lambda) d’exterminer physiquement la totalité d’un peuple, suivie d’une mise en œuvre concrète entraînant la destruction de la part substantielle dudit peuple (80 % des Hereros, des Arméniens, des Juifs d’Europe centrale, des Tutsi) et ce, dans un laps de temps relativement court. Or, les pertes humaines à Gaza, aussi tragiques soient-elles, sont sans commune mesure avec les génocides avérés du XXe siècle. Bien heureusement, car nous ne sommes en rien hostiles à la cause du peuple palestinien.
Un autre problème réside aussi dans ses hésitations répétées à utiliser le terme de génocide, sauf évidemment lorsqu’il s’agit d’Israël. Jusqu’alors Pieter Lagrou considérait le concept de génocide trop juridique, trop associé aux connotations « juive » ou « chrétienne ». Voici ce qu’il avança, en 2014, lors d’un colloque à l’Académie royale, à propos des massacres commis lors de la Première Guerre mondiale en Orient : « Il semblerait quand-même que dans nos consciences occidentales, nous sommes beaucoup plus émus par les massacres de chrétiens commis par des musulmans que par des massacres de musulmans commis par des chrétiens. Et comme par hasard, le terme de génocide est utilisé exclusivement là où il s’agit de définir des massacres de Juifs ou de chrétiens. Jamais pour caractériser les massacres dont sont victimes les populations musulmanes. » La défense des musulmans a beau jeu, surtout si l’on songe (nouvelle approximation) qu’il omet de rappeler que l’ONU a consacré le caractère génocidaire au massacre délibéré des musulmans bosniaques de Srebrenica. Le plus désarmant est que notre historien fonde ses intimes convictions sur les travaux de Raz Segal, un chercheur israélien que l’on devrait placer dans la catégorie de devin. Son titre de gloire : avoir publié, dès le 13 octobre 2023, un article accusant Israël de génocide. Oui, vous avez bien lu, publié le 13 octobre 2023, donc vraisemblablement rédigé quatre ou cinq jours après l’attaque génocidaire du… Hamas.
Partis pris et approximations théoriques
Tout à ses émotions (« j’en ai gros sur la patate »), Pieter Lagrou poursuit en déclarant que le « génocide » commis par Israël serait « de l’ordre du jamais vu ». Pourquoi ? Parce que les Israéliens « revendiquent et glorifient l’extermination des enfants… un fait sans précédent dans l’histoire des génocides. On n’a jamais vu une telle conscience d’impunité. » Au-delà de ses partis pris et approximations théoriques, notre enseignant sacrifie ici à l’un des pires antisémythes : celui du Juif infanticide. Outre qu’à ce jour, la CPI s’est refusée à accuser Israël de génocide (et pour cause), on pourrait s’interroger sur le sentiment d’impunité des Jeunes-Turcs, des Hutu, des nazis et bien évidemment de leurs auxiliaires zélés. On songe à ces SS flamands, parmi lesquels René Lagrou, le grand-père de Pieter Lagrou, qui participèrent à cette chasse aux Juifs qui emporta, non pas 2% mais 67 % de la judaïcité de la Métropole.
Enseigner, ce n’est pas simplement transmettre des informations – ici, en l’occurrence, sans le moindre fondement –, c’est surtout aider à penser. Cet exercice auquel il déroge, tant son discours apparaît militant et dépourvu de toute complexité, implique la capacité à mesurer l’impact des mots sur des étudiants en pleine construction intellectuelle. Quels affects son discours a-t-il éveillés ? Quels effets a-t-il induits ? Il ne s’agit pas d’exiger d’un professeur une impossible neutralité ni de l’empêcher de s’indigner face à certains événements, mais de veiller à ne pas fermer la porte à la réflexion. L’éducation ne doit pas être un outil d’endoctrinement, mais un moyen d’émancipation intellectuelle permettant à chacun de se forger une opinion éclairée et nuancée. Ces principes de libre examen sont les fondements de l’ULB ; des propos aussi biaisés les remettent en question.
S’agissant de la référence au passé nazi du grand-père de Pieter Lagrou, gageons qu’elle nous sera reprochée. Condamné à mort par contumace en 1945, René Lagrou fut en effet le premier Leiter (dirigeant) de l’Algemeene-SS Vlaanderen (ASSVL), partie intégrante de la SS germanique sous l’appellation de 1ste SS-Standaard Vlaanderen à partir de 1942. On ne saurait en faire grief à son petit-fils. On rappellera, ici, la formule du bâtonnier Me Édouard Jakhian : « Un enfant de victime reste une victime, un enfant de bourreau n’est plus un bourreau. » Sauf à penser que les enfants et petits-enfants de ces bourreaux portent un poids, une culpabilité latente qui souvent les dépasse, les défausse et qui, à nos yeux, devrait les obliger à réfléchir à deux fois avant de sortir des énormités du genre : « Israël est une dictature génocidaire. » Que Pieter Lagrou défende la cause palestinienne est tout à son honneur, mais qu’il en arrive à mentir sur la réalité israélienne n’est pas acceptable. A-t-il seulement compulsé le moindre éditorial du quotidien israélien Haaretz ?
Que Pieter Lagrou soit un spécialiste confirmé de la Seconde Guerre mondiale est une évidence mais qu’en même temps, il ait un problème avec « la chose » en est une autre. C’est ainsi qu’il s’est opposé en son temps à la création du musée de la Déportation de Malines. Pour preuve, un extrait de la tribune qu’il publia le 14 novembre 2006 dans le quotidien de référence flamand De Standaard, pour bloquer (sans succès) la mise en place dudit musée sur les lieux mêmes où opéra la SS flamande : « Du point de vue sociétal, il ne semble pas évident que le contribuable flamand doive débourser 40 millions d’Euros pour un musée consacré exclusivement au malheur des Juifs belges dans les années 1940-45. (…) Nombreux sont les enseignants qui soulignent les effets pervers d’une attention trop exclusivement focalisée sur l’Holocaust Education. Les enfants musulmans éprouvent souvent un sentiment d’injustice et d’exclusion lorsqu’on leur parle à chaque occasion des victimes juives, et jamais des victimes musulmanes actuelles, comme si le problème de discrimination le plus aigu rencontré en Flandre et dans le monde était aujourd’hui l’antisémitisme plutôt que l’islamophobie. Et de rajouter que : « En Belgique précisément, la persécution des Juifs se comprend plutôt dans un contexte de xénophobie vis-à-vis des immigrants récents que dans un schéma d’antisémitisme séculaire.» Xénophobie, mais pourquoi les collaborateurs flamands n’ont-ils pas chassé les Italiens, les Polonais et même les Africains qui vivaient en Belgique ?
Inversion accusatoire
En s’interrogeant sur le cas de cet enseignant charismatique, il paraît difficile de ne pas songer aux notions de culpabilité agressive et d’inversion accusatoire (Theodor Adorno), voire d’antisémitisme secondaire, un concept précisément développé par les sciences sociales allemandes pour caractériser un rapport troublé aux Juifs vivants (pas forcément morts) et ce, non pas « malgré » mais « à cause » d’Auschwitz. L’inversion accusatoire fonctionne comme une stratégie d’évitement de la responsabilité morale et politique, au sens où l’entendait le philosophe allemand Karl Jaspers et ce, en détournant la culpabilité des véritables responsables pour la faire peser sur les victimes. Les vrais nazis sont les Israéliens, pas les SS flamands.
Il serait peut-être temps que l’université prenne enfin ses responsabilités et rappelle à ses enseignants que leur mission n’est pas d’imposer une idéologie, mais d’éveiller des consciences libres. Et certainement à notre éminent professeur à « prendre divan ». On se souviendra que Karl Jaspers, tout en rejetant l’idée de culpabilité collective, insistait sur la nécessité d’une introspection individuelle.