Justine Lévy, Amélie Nothomb, Emmanuel Carrère… En cette rentrée littéraire, tous ont choisi de parler de leur mère dans des romans faisant de leurs génitrices un objet littéraire déjouant les clichés et la perte de (re)pères.
Une fois n’est pas coutume, commençons par une blague. « Une mère juive promène ses deux enfants au parc. En chemin, une connaissance lui demande leur âge. ‘‘Le docteur a quatre ans, et l’avocat deux ans, répond la mère !’’ » Voilà résumée, en une boutade, toute la puissance d’un archétype. La mère juive, matrice absolue par laquelle tout commence et vers laquelle tout conduit immanquablement. Un personnage propice aux superlatifs : aimante pour mille, généreuse jusqu’à l’étouffement, très inquiète et trop intrusive. Avec le temps, elle est devenue un personnage de comédie, bientôt utilisé jusqu’à plus soif par des scénaristes en mal d’inspiration. Il faut dire que la puissance (sur)protectrice de cette « maman » qui couve permet de tout enrober d’intime et de créer son cortège de situations gênantes, touchantes ou cocasses.
À en croire le philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin, il s’agirait d’une création relativement moderne : « Vous serez étonnés d’apprendre qu’il s’agit d’un personnage, somme tout, très récent dans l’humour juif, un personnage qui date du milieu du XXe siècle, dans les années 1960, 1970 », explique-t-il ainsi dans les colonnes de la revue Tenoua. « Ce sont les romanciers américains comme Philip Roth avec Portnoy et son complexe, Dan Greenburg et Comment devenir une mère une juive en dix leçons et d’autres encore qui l’ont mise sur le devant de la scène. Et le fait que Woody Allen leur a emboîté le pas a sans doute concouru à la diffusion et au succès du personnage. »
D’aucuns se souviendront d’un Roth faisant dire à son alter ego Portnoy : « Ma mère est l’être le plus inoubliable que j’ai jamais rencontré. » Une mère omnipotente et omniprésente au point de devenir une source d’hallucinations : « Elle était si profondément ancrée dans ma conscience que durant ma première année d’école, je crois bien m’être imaginé que chacun de mes professeurs était ma mère déguisée. Lorsque la dernière sonnerie de la cloche avait retenti, je galopais vers la maison, et tout en courant je me demandais si je réussirais à atteindre l’appartement avant qu’elle eût le temps de se retransformer en elle-même. » Albert Cohen, quant à lui, écrira son chef d’œuvre Le livre de ma mère pour se faire pardonner d’avoir su trouver l’amour chez une autre femme. « Ma mère n’avait pas de moi, mais un fils », concluait-il. Et tout tournait, visiblement, autour de cette relation capable de donner des ailes autant que de les couper.
Raconter l’intime, comprendre les trajectoires
Cet automne, à l’occasion de la rentrée littéraire, une tendance nette s’impose. Sur 484 livres publiés, une large place est faite aux mères courages, génitrices défaillantes et autres mamans que l’on questionne. Dans un monde en perte de (re)pères, d’aucuns pourraient y voir comme un retour aux fondamentaux. Prenez Amélie Nothomb… Dans Tant Mieux (Éditions Albin Michel), l’autrice belge retrace l’enfance traumatisante de sa mère. Une enfance vécue dans un Bruxelles occupé et bombardé, aux côtés d’une grand-mère monstrueuse de cruauté. S’y jouent la répétition de secousses dans les branches féminines de son arbre généalogique. Autre mère, autre époque. Dans Ce que je vole à la nuit (Éditions Harper Collins), Rebecca Benhamou, coutumière des récits de femmes, choisit de raconter Virginia Woolf autant qu’elle-même. C’est dans le huis-clos d’une maternité, ballottée entre nuits blanches et émerveillement relatif au fait de donner la vie, qu’elle s’interroge sur le chemin de jeunes filles qui s’essayent à différentes trajectoires. En somme, le récit d’une construction. Du côté de Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais (Éditions Gallimard) est une enquête sur les disparitions d’une mère poétesse bosniaque exilée qui, un beau jour, arrêta d’écrire.

Voilà la mère devenue à la fois complexe et insondable. Cette trame, Justine Lévy l’ausculte et l’affronte, elle aussi, de livre en livre depuis des années maintenant. De retour avec Une drôle de peine (Éditions Stock), la romancière écrit sa mère, le grand sujet de son œuvre, comme on grimpe un Everest. Un livre pour mieux cerner ce personnage charismatique, tout à la fois mannequin et pasionaria, vivant sa vie à cent à l’heure. Disparue en 2004 à la suite d’un cancer, Isabelle Doutreluigne, héroïne intense du monde d’hier, hante encore et toujours sa fille.
Elle fait aujourd’hui l’objet d’un récit poignant, d’un dévoilement total mais jamais impudique pour autant – c’est bien le tour de force de Levy. De la vraie, grande, littérature moderne. La preuve qu’on érige encore et toujours, pour sa mère, de puissants monuments littéraires.






