Au musée Train World, gare de Schaerbeek, l’exposition La SNCB occupée. Entre collaboration et résistance explore l’histoire des chemins de fer belges sous l’occupation allemande en évoquant notamment la participation de la SNCB aux déportations des Juifs vers Auschwitz-Birkenau.
L’exposition se fonde sur les travaux du CegeSoma dirigés par l’historien Nico Wouters, dont le livre Le rail belge sous l’occupation (Éditions Racine) prouve que la société des chemins de fer belges, chargée du transport du ravitaillement et de marchandises indispensables à la survie du pays, coopère avec l’occupant. Au nom de la « politique du moindre mal », la SNCB assure aussi des transports militaires, y compris les convois de déportation de Juifs, prisonniers politiques et travailleurs forcés. Documents d’archives et objets ferroviaires divers, photos inédites et montages audiovisuels réalisés pour l’exposition révèlent cette histoire complexe et ses protagonistes emblématiques : le contrôleur allemand, le directeur belge « docile », et le cheminot résistant exposent leur point de vue, incitant le visiteur à questionner les limites et les responsabilités de la « coopération forcée » avec l’occupant. Comme le livre, l’exposition énonce les faits et évite les visions simplistes d’une histoire méconnue pour transmettre la mémoire des victimes du nazisme et comprendre comment des membres du personnel de la SNCB exécutent la politique de l’occupant ou refusent de s’y soumettre.
Le parcours chronologique et thématique de l’exposition, répartie au sein de la collection permanente du musée, commence dans l’ancienne grande salle des guichets de la gare avec le contexte international, du traité de Versailles jusqu’à 1939. Il se poursuit dans le hall 1 du musée, aux côtés des locomotives anciennes, évoquant la création de la SNCB, société privée d’intérêt national, fondée après la crise financière de l’État belge en 1926 et chargée de l’exploitation du réseau ferroviaire dont l’État reste propriétaire. Une entreprise rationalisée, de gestion centralisée et d’exécution décentralisée, régie par une discipline quasi militaire.

L’invasion de mai 1940 déclenche le chaos : matériel roulant réquisitionné, gares bombardées, ponts et lignes détruits, etc. Dès juin 1940, sous tutelle allemande, la SNCB doit maintenir le trafic civil et répondre aux ordres de l’occupant qui donne la priorité au transport de troupes, de munitions et de matériel de guerre. « La SNCB n’est plus qu’une succursale des chemins de fer allemands, sous contrôle militaire. Cette situation change avec l’invasion de l’URSS », précise Nico Wauters. « Les Allemands rapatrient le gros de leur personnel chargé du contrôle de notre réseau ferroviaire, donnant dès lors aux Belges une autonomie mais aussi plus d’implication dans la gestion du trafic militaire. Jusqu’en août 1943, la direction de la SNCB rappelle à plusieurs reprises au cheminot ses devoirs dans ‘‘l’exercice consciencieux de son service’’. Sanctionnant les erreurs, le laxisme et toute action susceptible de saboter sa politique de coopération, cette même direction s’oppose en revanche à la mise au travail de cheminots en Allemagne. »
Le hall 2 montre le fonctionnement de la SNCB occupée. La création d’un service social et une politique d’embauche compensent-elles le paternalisme autoritaire de la direction de l’entreprise ? La rareté du charbon, la pénurie de pièces détachées, les coupures d’électricité et les bombardements alliés pèsent lourdement sur le quotidien des travailleurs ferroviaires. L’impressionnante locomotive à vapeur de Type 12, une des plus rapides de l’époque, devait tracter le « train fantôme », du 2 septembre 1944, convoi de prisonniers politiques qui seront libérés grâce aux sabotages de résistants de la SCNB.
La SNCB payée pour déporter les Juifs
Le hall 3 évoque les déportations vers l’Allemagne de travailleurs forcés, prisonniers politiques, Juifs et Rom, assurés par la SNCB contre rémunération. Le visiteur est confronté aux portraits et biographies d’une série de déportés juifs de la caserne Dossin, tous assassinés à Auschwitz-Birkenau, tel Felix Nussbaum. Le wagon de marchandises exposé fait partie du parcours permanent du musée. C’est un wagon de marchandises de fabrication allemande, cédé à la Belgique après 1918 comme réparation de guerre. On y voit le film connu du départ d’un convoi de déportés du camp de Westerbork en 1944, avec ce visage inoubliable de Settela Steinbach, une fille rom promise à la mort. À gauche de ce wagon, la reproduction d’un télégramme envoyé du ministère des transports allemands le 14 juillet 1942, prouvant que les « trains spéciaux » de déportés juifs organisés par une agence de voyage nazie, le Mitteleuropäische Reisebüro (MER), sont payés « au tarif standard » à la SNCB !

La SNCB occupée. Entre collaboration et résistance ; Jusqu’au 8 juin 2026
Musée Train World, tous jours (sauf lundi) 10-17h, Place Princesse Elisabeth 5, 1030 Schaerbeek
Hall 4, le parcours évoque successivement les bombardements alliés, la résistance des cheminots, la Libération et la reconstruction… Manuel et matériel de sabotage, container d’armes parachuté, radio clandestine, etc. rappellent le rôle clé du rail dans la résistance à l’occupant et les actions de cheminots pour désorganiser le trafic allemand : retards volontaires, transmissions d’informations à Londres, déraillements de convois militaires… L’attaque du XXe convoi de la caserne Dossin à Auschwitz, menée le 19 avril 1943 par trois résistants qui agissent de leur propre chef, contrevenant aux consignes de leur organisation, est présentée dans un ancien wagon postal. À la Libération, le rail est un enjeu majeur de la reconstruction. Photos et extraits de films documentent du réseau dévasté qu’un grand élan collectif permet de remettre rapidement en service. Churchill et De Gaule arrivent en train dans Bruxelles libérée.
Déportation des Juifs occultée
L’exposition montre aussi comment la SNCB, tout comme la société belge d’après-guerre, met en place une mémoire résistante qui occulte la déportation des Juifs. Wouters commente : « À partir de 1943 la direction apporte un soutien tacite à la Résistance. Après-guerre 6,9 % des effectifs de la SNCB sont reconnus résistants. Comme en témoignent les archives d’époque, un silence collectif assourdissant entoure toute la question des trains de déportés, entièrement pris en charge par le personnel belge de la SNCB, mais qui échappent au champ conceptuel et même largement à la conscience de la direction de la SNCB pendant l’Occupation. Ce que nous appelons aujourd’hui les ‘‘convois de déportation’’ ne sont pratiquement pas abordés dans les enquêtes d’épuration menées après la guerre. Même la presse issue de la Résistance n’y prête pas attention ! » Un espace audiovisuel final invite le visiteur à méditer sur la fragilité des institutions en temps de guerre, la responsabilité individuelle face à la contrainte, et la nécessité de préserver la mémoire de ces moments tragiques de notre histoire. Pour mieux comprendre cette histoire complexe lisez l’ouvrage de Nico Wouters et visitez cette exposition.





