Écrit par : Roland Baumann

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Heini SrourJuive, révolutionnaire et pionnière du cinéma féministe arabe

Première femme d’un pays arabe dont le film fut sélectionné au Festival de Cannes, Heiny Srour est une cinéaste féministe au parcours singulier. Voici son portrait à l’occasion de la réédition de son essai Femme, arabe et… cinéaste dans lequel elle dénonce l’environnement patriarcal auquel doit faire face toute femme cinéaste arabe.

Née en 1945 dans une famille juive libanaise, Heiny Srour fréquente l’Alliance française israélite de Beyrouth. Elle étudie la sociologie à l’Université américaine de Beyrouth, puis l’anthropologie sociale à la Sorbonne. Journaliste et critique de cinéma, son premier film, L’Heure de la libération a sonné (1974), est présenté à la Semaine de la critique du Festival de Cannes.

Ce film documente la lutte armée menée dans la région du Dhofar par le Front populaire de libération d’Oman et du golfe Arabique, un mouvement que Srour qualifie de « socialiste, laïque, démocratique, égalitaire et féministe ». Elle se souvient : « L’idée de réaliser ce film m’est venue en 1969, après avoir rencontré des représentants du Front d’Oman à Beyrouth. À l’époque, un silence conspirateur entourait cette révolution. La Palestine était à la mode, mais Oman n’existait pas pour le reste du monde arabe. Finalement, j’ai réussi à trouver un producteur, la télévision allemande, et à réaliser le film sur le terrain, avec la guérilla, en 1971.

Ce que j’ai aimé au Dhofar, c’est qu’au contraire des révolutionnaires algériens et palestiniens, le Front a libéré les femmes immédiatement et pratiqué la discrimination positive en leur faveur, trente ans avant l’Occident ! Pas de stars féminines symboliques, comme Leila Khaled ou Ahed Tamimi (Palestine), masquant l’oppression des femmes par la charia… Au Dhofar, les femmes révolutionnaires discutent, apprennent à lire, enseignent, soignent, combattent. Le film se démarque des films militants de l’époque exaltant le guérillero martyre “à la Che Guevara”. La guerre de libération se mesure à la capacité des femmes à parler en public, à prendre des décisions, à remettre en cause les traditions séculaires. Une révolution n’est pas émancipatrice si elle ne libère pas les femmes ! »

Un monde arabe où les femmes seraient libérées

Le film est interdit dans les pays arabes parce qu’il soutient un mouvement révolutionnaire marxiste-léniniste, mais surtout parce qu’il laisse entrevoir un monde arabe où les femmes seraient libérées. Après 1975, la guérilla du Dhofar est éradiquée à la suite de l’intervention conjointe des Britanniques, de l’Iran et de la Jordanie.

Dans son essai Femme, arabe et… cinéaste (1976), Srour dénonce l’environnement patriarcal auquel doit faire face toute femme cinéaste arabe, y compris au sein des mouvements dits progressistes ou révolutionnaires. En 2025, ce texte visionnaire a été réédité en édition trilingue (français, anglais et arabe).

Son second film, Leïla et les loups (1984), est une fiction mêlant histoire, mémoire collective et engagement des femmes dans les luttes politiques en Palestine mandataire et au Liban, de 1917 à 1982. Les femmes sont absentes des récits historiques officiels, qu’ils soient occidentaux ou nationalistes et révolutionnaires arabes. Célébrées comme mères ou épouses de martyrs, elles sont privées de parole politique. Celles qui ont résisté ou pris les armes sont rapidement effacées de la mémoire collective.

Femme moderne libanaise, Leïla traverse les événements du passé et, parfois, regarde la caméra. Le spectateur est invité à observer avec elle la répétition des mêmes mécanismes d’effacement structurel des femmes dans les récits historiques. Lorsqu’elle représente la lutte armée, Srour évite toute glorification du combat. Elle place l’accent de sa critique sur les rapports de genre, tant au sein de la lutte anticoloniale en Palestine mandataire que dans la guerre du Liban. Heiny précise : « Lorsque j’ai écrit le scénario, le Liban était le pays des bikinis et des minijupes. » Sans le savoir, elle prédit l’avenir : le leitmotiv récurrent des femmes voilées de noir, assises en demi-cercle sur la plage — qui pouvait sembler totalement incongru — deviendra une réalité après la révolution iranienne. Le film s’achève sur une danse macabre rythmée par un air de tango, La cumparsita. Ce film culte, souvent montré dans des festivals internationaux et récemment restauré, a été projeté à Bruxelles en 2025, au cinéma Nova et à l’Espace Magh.

« J’ai été victime de nombreuses discriminations en tant que Juive et en tant que femme. Cela m’a permis de prendre une distance critique “salutaire” par rapport au contexte historique et géopolitique de mon époque. Cela m’a aidée à transformer mes handicaps en privilèges. »

Défenseure des droits des femmes et de l’expression artistique indépendante dans le monde arabe, Srour réalise notamment les documentaires The Singing Sheikh (1991), sur le chanteur contestataire égyptien Cheikh Imam, et Rising Above : Women of Vietnam (1996), sur l’engagement des femmes vietnamiennes dans les guerres de libération du Vietnam. Son œuvre suscite un regain d’intérêt ces dernières années, avec des rétrospectives, des restaurations de films et une reconnaissance accrue de son rôle de réalisatrice pionnière du cinéma décolonial et féministe.

Interdit dans la plupart des pays arabes, L’Heure de la libération a sonné a été montré en version restaurée lors d’une rétrospective à la Cinémathèque américaine en octobre dernier. Il sortira début avril à Paris et sera ensuite projeté à Bruxelles.

Féministe et fidèle à ses idéaux de jeunesse, la cinéaste n’a jamais caché son expérience personnelle de la judéophobie : « J’ai été victime de nombreuses discriminations en tant que Juive et en tant que femme. Cela m’a permis de prendre une distance critique “salutaire” par rapport au contexte historique et géopolitique de mon époque. Cela m’a aidée à transformer mes handicaps en privilèges. »

« Terriblement seule pendant la guerre de juin 1967 »

Elle se souvient que, dès 1969, elle entend dire derrière son dos : « Heiny Srour invente cette histoire d’oppression des femmes afin de diviser la gauche arabe… C’est une crypto-sioniste… Probablement une espionne… » C’était en 1969, deux ans après la guerre de juin 1967, une terrible humiliation pour l’ensemble du monde arabe. « J’ai très mal vécu cette guerre, car certains de mes meilleurs amis ont sombré dans le chauvinisme le plus abject, y compris d’anciens nationalistes et baasistes convertis au marxisme avant la guerre. Ils n’ont pas bronché lorsque la radio syrienne a appelé au jihad. Mes amis n’ont pas sourcillé lorsque la station de radio de Nasser a diffusé des commentaires antisémites épouvantables. Pas une seule critique. Je me suis sentie terriblement seule pendant la guerre de juin 1967. »

Nouveau problème lors du tournage de Leïla et les loups, un film qu’elle mettra des années à pouvoir réaliser et qu’elle tournera notamment avec une collaboration belge : « J’ai tourné la moitié de Leïla et les loups en Syrie, en partie grâce à la solidarité active de mes collègues syriens, qui m’ont suppliée de cacher que j’étais juive. C’était trop me demander que de dissimuler ma judéité comme s’il s’agissait d’une maladie vénérienne. J’ai néanmoins accepté, car mes collègues avaient déjà beaucoup d’ennuis avec leur gouvernement, et je ne voulais pas en ajouter. »

« Ma génération a échoué. Leïla et les loups est un film désabusé. Mais je reste fidèle à la cause de la justice, malgré d’immenses déceptions politiques. Car lorsqu’il y a injustice, il y a violence et guerre », conclut-elle. « Après toutes mes croisades — anti-patriarcales, anticléricales, anti-despotiques, anti-anti-anti… — tant au niveau mondial que dans ma famille, je me suis récemment surprise à peindre et repeindre l’étoile de David sur les lanternes mortuaires dédiées à mon défunt père. “Recherchez la justice, soulagez les opprimés, défendez les orphelins, plaidez pour les veuves” (Isaïe 1, 13-17). C’est ainsi que mon père me parle, au-delà de sa mort, lui qui était un fervent partisan de Menahem Begin. L’espoir que les guerres disparaîtraient avec la fin du capitalisme m’avait attirée vers le marxisme. Cet amour de la paix et de la justice est un trésor caché que m’a laissé mon père. Du Dhofar au Vietnam, en passant par le Liban, la Palestine et l’Égypte, je me suis toujours retrouvée du côté du David du moment contre le Goliath des circonstances. Mon père, un homme bon, m’a transmis cela. Lui qui a subi les discriminations dont souffraient les Juifs dans la société libanaise. J’ai donc réinventé mon étoile de David. »

Écrit par : Roland Baumann

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