Un chat se tient sur une aire de jeux vide lors de la grève organisée par les habitants de Kiryat Shmona en réaction à la trêve conclue entre le Liban et Israël. ©Reuters
Écrit par : Jérémie Renous
Regards n°1125

Au nord d’Israël, un cessez-le-feu sans apaisement

À Kiryat Shmona, le retour au calme après cinquante jours de guerre contre le Hezbollah n’efface ni la peur ni la colère. Derrière la reprise hésitante du quotidien, les habitants oscillent entre soulagement, fatigue et méfiance face à un cessez-le-feu perçu comme fragile. Les traumatismes persistent, la crise éducative s’installe et la mobilisation politique gagne du terrain. La vie dans le nord d’Israël apparaît ainsi suspendue, dans une accalmie dont personne n’est certain qu’elle puisse durer.

Les rues vides de Kiryat Shmona se réveillent lentement. Après près de deux mois durant lesquels les explosions ont rythmé le quotidien, le calme est de retour dans la ville d’Israël la plus touchée par le Hezbollah depuis 2023. De rares voitures sillonnent les routes vallonnées de la ville la plus au nord du pays. Mais ce silence, presque irréel, n’a rien d’apaisant. Il plane, chargé des détonations qui résonnaient encore il y a quelques jours à intervalles réguliers. Sur les façades, les volets restent souvent clos et dans les rues, les habitants avancent à pas mesurés, comme s’ils redécouvraient leur propre ville. Dans le centre commercial, quelques familles réapparaissent, hésitantes, comme si chaque geste du quotidien devait être réappris. Les habitudes reviennent vite, dans une mécanique bien rodée. On fait ses courses, on s’arrête discuter, on laisse les enfants courir un peu mais sans jamais oublier où se trouve l’abri le plus proche. Les réflexes sont là, intégrés, presque invisibles. Les drapeaux israéliens accrochés aux lampadaires flottent dans un vent léger, presque trop vivant pour une ville encore figée. Leur mouvement contraste avec la lenteur des passants, avec ces corps qui semblent porter encore les réflexes de la guerre. À Kiryat Shmona, le cessez-le-feu n’a pas effacé la peur. Il a simplement ouvert une brèche. Une respiration fragile, incertaine, que chacun tente d’habiter sans vraiment y croire.

Un soulagement ponctué de questions

Les habitants de la ville frontalière, située à deux kilomètres de la frontière du Liban, sont avant tout soulagés par le retour au calme. En première ligne face aux attaques du Hezbollah, les habitants du nord ont vécu ces cinquante jours de guerre depuis leurs abris. « Il faut que la vie reprenne », affirme Nir, professeur à Kiryat Shmona. Lentement, il retrouve son quotidien : « Maintenant qu’il y a un cessez-le-feu, j’ai enfin l’impression de pouvoir respirer, de pouvoir aller faire des courses et peut-être même m’asseoir à la terrasse d’un café. Je me sens enfin libre. C’est beaucoup mieux. Il faudrait que ce soit comme ça tout le temps ». Mais derrière ce soulagement, une forme de fatigue s’installe. Une lassitude profonde, née de cycles de violence qui se répètent et s’inscrivent dans le temps long.

À Kiryat Shmona, le retour au calme n’est jamais une surprise : il est attendu, presque anticipé, comme une étape entre deux séquences de guerre. Les habitants ont appris à composer avec cette réalité, à reconstruire rapidement un semblant de normalité, tout en sachant qu’elle reste précaire. En tant qu’éducateur, Nir a vu l’impact direct de ces ruptures successives sur les jeunes de la ville, bien que la majorité d’entre-eux aient quitté la ville durant les combats. « Les enfants doivent retourner à l’école, retrouver des repères. Les plus jeunes font partie d’une génération qui a d’abord vécu le COVID avant de devoir suivre les cours par Zoom depuis des chambres d’hôtel. Ce n’est pas une manière de vivre son enfance », ajoute-t-il. Le peu d’enfants restés en ville sont seuls, les yeux cloués aux écrans. « Les jeunes passent d’un abri à l’autre, puis à la télévision, à la tablette et au téléphone », affirme Nir. À mesure que l’extérieur devenait synonyme de danger, les écrans ont pris le relais, comme un espace serein de repli et de contrôle. Dans les classes, les enseignants doivent désormais gérer bien plus qu’un simple retard scolaire. Les troubles de concentration, l’anxiété et la difficulté à se projeter dans une routine stable sont désormais présents. Les conséquences de ce déficit éducatif sont directement observables. Selon le maire de Kiryat Shmona, 28 % des élèves de primaire n’ont pas un « niveau acceptable » de lecture et d’écriture pour leur âge. Pour Nir comme pour beaucoup d’habitants, l’enjeu dépasse désormais la seule sécurité. Il s’agit de reconstruire une continuité de vie, suffisamment solide pour que cette génération puisse, enfin, grandir autrement que dans l’attente du prochain conflit.

Pourtant, le cessez-le-feu n’est pas synonyme de calme pour tous. Bien que les explosions qui retentissaient toutes les quelques minutes se sont tues, nombreux sont les habitants du nord d’Israël qui restent constamment alertes. « Malgré le cessez-le-feu, je suis toujours sur mes gardes. Après avoir passé plus de deux ans à guetter les sirènes, ça devient automatique. On n’est jamais vraiment apaisés », affirme David, un Français ayant fait son aliyah à Kiryat Shmona, il y a quelques années. « C’est un sentiment très bizarre, le retour du cessez-le-feu. Au fond, j’ai l’impression que personne n’y croit vraiment », ajoute-t-il. Dans les rues comme dans les maisons, cette vigilance s’est installée durablement. Les habitants continuent de repérer instinctivement les abris et de calculer mentalement le temps nécessaire pour s’y rendre. Chez certains, la guerre ne s’est pas arrêtée avec le silence des armes. « Cela peut recommencer à tout moment », précise David, résumant un sentiment largement partagé. Cette méfiance s’accompagne d’un doute plus profond sur la portée même du cessez-le-feu. Beaucoup y voient une pause plutôt qu’une véritable issue. Après plusieurs cycles de confrontation, l’idée d’un retour rapide aux hostilités s’est imposée comme une évidence. Certains habitants évoquent déjà le prochain round, comme une fatalité. D’autres s’interrogent sur l’absence de solution durable, estimant que rien n’a véritablement changé sur le terrain et que la menace du Hezbollah pèse toujours au-dessus du nord d’Israël.

Une grève pour la reprise des combats

Dimanche 19 avril, la peur de cette menace a pris un tournant politique. Une grève municipale a été organisée à l’initiative du maire de Kiryat Shmona. Les écoles et les autres services municipaux non-essentiels ont été fermés. Les grévistes accusent le gouvernement de Benjamin Netanyahou de les avoir abandonnés. Sur X, le maire de la ville exprimait quelques jours plus tôt son avis sur le cessez-le-feu : « Un accord de paix ? C’est un accord irresponsable ! Ce n’est pas une victoire totale. Cela revient à tourner le dos aux habitants du nord. La municipalité de Kiryat Shmona et ses habitants partent en guerre pour leur avenir ! » Derrière ce slogan, un cortège de centaines de voitures est descendu vers Jérusalem pour manifester devant la maison du Premier ministre. Dans un communiqué, la municipalité a exprimé ses demandes : « Le démantèlement du Hezbollah en tant qu’organisation militaire et civile, la mise en place de lignes de défense et de systèmes de protection efficaces à la frontière nord, ainsi que la protection totale de chaque habitant et de chaque institution publique, en particulier les établissements d’enseignement. » Le maire, bien que membre du parti de Benjamin Netanyahou, le Likoud, attaque directement le gouvernement. Durant la manifestation, il a demandé des investissements majeurs pour le Nord : « Un train, des transports, des services de santé », a-t-il énuméré. « Nous réclamons également un hôpital depuis longtemps. Pourquoi un enfant de Kiryat Shmona n’est-il pas traité comme un enfant du centre ou du sud du pays ? », ajoute-t-il.

Derrière cette grève et ces différentes manifestations, s’exprime un sentiment d’abandon du nord. Statistiquement, cela se traduit par une chute de près d’un quart des habitants de la ville depuis le 7 octobre 2023. 24.800 Israéliens étaient officiellement résidents à Kiryat Shmona en 2023, ils n’étaient plus que 18.600 en décembre 2025. En parallèle de ces chiffres officiels, des analyses publiées dans les médias israéliens affirment que 40 % des habitants encore résidents officiels de la ville n’y résident plus et qu’ils seraient nombreux à avoir renoncé à retourner y vivre.

À Kiryat Shmona, le cessez-le-feu n’a pas refermé la parenthèse de la guerre. Il l’a simplement suspendue. Entre soulagement et défiance, reprise fragile du quotidien et colère politique, la ville avance dans un entre-deux incertain, où chaque geste de normalité cohabite avec la mémoire encore vive des sirènes et des abris. « Chaque fois que je sors, j’ai le pressentiment qu’il va m’arriver quelque chose », explique David. Derrière les terrasses qui rouvrent et les écoles qui tentent de reprendre, c’est une question plus profonde qui demeure : celle de l’avenir même du nord d’Israël. Car au-delà de l’urgence sécuritaire, c’est la capacité à maintenir une vie durable dans cette région qui est en jeu. Tant que cette réponse ne sera pas apportée, le calme restera précaire, et Kiryat Shmona continuera de vivre au rythme d’une accalmie dont personne, ici, n’ose vraiment croire qu’elle puisse durer.

Écrit par : Jérémie Renous

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