Regards n°1126

Au revoir, donc. Pas adieu.

Je vous annonce que je quitte mes fonctions de directeur de publication de Regards, après plus de vingt ans de bons et loyaux services. Vingt ans d’engagement, de fidélité, de débats, de désaccords parfois vifs, mais toujours assumés. Vingt ans aussi d’Humeurs iconoclastes, qui auront irrité, tour à tour, la droite sioniste et la gauche vertueuse. Je ne le regrette pas. Mais l’heure est à la prudence inquiète. Aux dénonciations contrites et à demi-mot. À cette manière de dire sans dire, de penser sous surveillance, de mesurer chaque phrase à l’aune de ce qu’elle pourrait coûter. Cette heure-là n’est pas la mienne.

J’ai donc pris la décision de m’investir pleinement dans l’Institut Jonathas, que nous avons créé il y a deux ans avec quelques amis, afin de lutter, autant que possible, contre ce virus – vous voyez lequel – qui ne cesse de muter depuis près de deux millénaires. Je me dois désormais à cette mission prioritaire. Je me dois aussi à ma liberté d’écrire, de penser, de juger. Le climat ne cesse de se détériorer pour les Juifs. Ils retrouvent, insensiblement mais sûrement, cette place de suspects qui fut la leur avant la Shoah. Je ne prétends pas que nous soyons à la veille d’un désastre historique comparable. Mais il existe des climats moraux qui réveillent des mémoires longues. Et l’une des plus amères est celle-ci : constater que, même au cœur de sociétés qui se proclament vaccinées contre le pire, le Juif redevient très vite celui que l’on somme de se justifier pour exister.

Hier, les Juifs étaient voués à la vindicte comme agents de la révolution prolétarienne. Les voilà aujourd’hui dénoncés comme suppôts de l’extrême droite libérale. Du judéo-marxisme au judéo-fascisme, le catéchisme change, mais l’hérésie demeure. L’objectif, lui aussi, reste le même : écarter de la communauté le « mauvais esprit juif », c’est-à-dire celui qui refuse de condamner Israël pour obtenir son certificat de respectabilité.

Tel est bien l’enjeu aujourd’hui : non pas l’élimination physique, mais l’élimination sociale, symbolique, civique. Être juif aujourd’hui – du moins pour un Juif ordinaire, attaché à l’existence d’Israël sans pour autant soutenir son gouvernement de voyous -, c’est vivre sous suspicion préalable. On ne vous demande plus de porter un signe distinctif ; on vous somme plutôt de l’enlever.

Désormais, évoquer la réalité d’une tradition antijuive proprement musulmane ou progressiste vous expose à la mort journalistique. Contester l’usage du mot « génocide » à propos de Gaza vous condamne à l’invisibilité académique. Evoquer la montée de l’antisémitisme en Belgique et notamment en Flandre vous condamne à l’exclusion pur et simple. L’heure, chers amis, est bien, je le crains, au marranisme. Je ne peux m’y résoudre. Même si j’en paie aujourd’hui le prix fort. Je viens en effet d’être écarté – disons les choses : limogé, purgé – de la délégation belge de l’IHRA, cette organisation intergouvernementale chargée de la mémoire de la Shoah et de la lutte contre l’antisémitisme. J’y ai représenté la Belgique pendant près de quinze ans, au sein de la commission académique et du comité « Antisémitisme et négation de la Shoah ». Mal m’en a pris. Lors de la plénière de Jérusalem, la cheffe de délégation belge n’a manifestement pas apprécié ma présentation sur la montée de l’antisémitisme en Belgique, pourtant faite dans le cadre précis d’une réunion du comité consacré à… l’antisémitisme dans chacun des pays membres. Pendant sept petites minutes, j’ai évoqué la situation difficile des Juifs de Belgique : l’affaire Brusselmans, les caricatures antisémites, le climat délétère, les menaces de mort contre Viviane Teitelbaum. Sept minutes. Manifestement, c’était déjà trop. J’aurais dû faire exception : brosser un tableau idyllique de la Belgique, de ses intellectuels (Brusselmans) et caricaturistes (Gal, Herr Seele). Je viens, en effet, de recevoir un courrier de la Fédération Wallonie-Bruxelles m’informant que mon mandat m’était retiré. Officieusement, il m’est reproché d’avoir outrepassé ce mandat en évoquant précisément ce que l’IHRA prétend combattre : l’antisémitisme contemporain et ses effets concrets sur les Juifs. Autrement dit, il serait inopportun, voire inconvenant, de dire ce que vivent aujourd’hui les Juifs de Belgique. Il y a là quelque chose de profondément troublant. Car si un professeur d’université, spécialiste de la Shoah et de l’antisémitisme, ne peut pas, dans le cadre même de l’IHRA, évoquer la montée de l’antisémitisme dans son propre pays, que reste-t-il du mandat confié à cette organisation ? Une mémoire sans présent ? Une lutte contre l’antisémitisme réduite à ses formes mortes, anciennes, consensuelles ?

Je me dois désormais à Jonathas. Mes nombreux détracteurs s’en réjouiront sans doute. Je m’en excuse surtout auprès de mes fidèles lecteurs, qui n’ont cessé, au fil des années, de me témoigner leur sympathie, leur confiance et parfois leur désaccord, mais toujours avec loyauté et complicité. Ce fut une merveilleuse aventure.  Qu’ils se rassurent : ceci est un au revoir, non un adieu. La lutte, elle, ne fait que commencer.

Écrit par : Joel Kotek
Politologue et historien
joel kotek

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