Qualifier Israël d’État génocidaire est devenu pour certains une évidence. Cette accusation repose largement sur une théorie en vogue dans les sciences sociales : celle du colonialisme de peuplement. En faisant du génocide un processus historique permanent plutôt qu’un crime précisément défini, cette approche offre une puissante arme de délégitimation politique. Encore faut-il s’interroger sur sa solidité historique et conceptuelle.
Bien avant la guerre à Gaza (2023-2025), des militants propalestiniens accusaient déjà Israël de commettre un génocide contre les Palestiniens. Fait révélateur : il n’existe aucun accord sur la date de son déclenchement : certains le font remonter à la première vague d’immigration juive fin du XIXe siècle. D’autres retiennent la création d’Israël en 1948 et à la Nakba (exode forcée des Palestiniens entre 1948 et 1949), considérée comme le début d’un projet d’élimination du peuple palestinien. D’autres encore situent le début dans l’occupation des territoires conquis lors de la Guerre des Six Jours en 1967. Enfin, le terme « génocide » a été même utilisé lors d’épisodes particuliers comme l’invasion israélienne du Liban en 1982 ou lors des guerres de Gaza de 2008-2009 et 2014.
Pour comprendre pourquoi l’accusation de génocide occupe aujourd’hui une place aussi centrale dans certains discours sur Israël, il convient de s’intéresser à des travaux universitaires et des concepts de sciences sociales abondamment mobilisés aujourd’hui par les chercheurs et les militants les plus hostiles à Israël. Le cadre théorique dominant est celui des études sur le colonialisme de peuplement (settler colonial studies), développé en tant que domaine de recherche à part entière à partir des années 1990 dans des universités australiennes.
Selon ce cadre théorique défini par l’anthropologue Patrick Wolfe, la distinction essentielle à établir est celle entre le colonialisme et le colonialisme de peuplement.
Elle réside dans leur nature intrinsèque : le premier s’articule autour d’une logique d’exploitation, tandis que le second se caractérise par une logique d’élimination. Contrairement au colonisateur exploitant qui se limite aux ressources et à la main-d’œuvre du territoire colonisé, le colonisateur de peuplement cherche à s’approprier les terres du peuple colonisé. D’où la célèbre formulePatrick Wolfe, « Settler colonialism and the elimination of the native », Journal of Genocide Research, 8/4, 2006, pp. 387-409 de Patrick Wolfe : « Les colons viennent pour rester : l’invasion est une structure, pas un événement ». Inscrite dans une « logique d’élimination », l’idée centrale de « structure » suggère que l’élimination ne doit pas être comprise uniquement comme une destruction physique immédiate. Elle peut également prendre la forme de l’assimilation, de l’effacement culturel ou de diverses stratégies destinées à faire disparaître l’identité autochtone. Dans cette perspective, le colonialisme de peuplement n’est pas un épisode historique achevé ; il constitue un processus continu.
Mondialisation croissante de la cause palestinienne
Ce concept apparaît donc comme une aubaine pour les militants propalestiniens les plus radicaux qui ont compris tout le potentiel de délégitimation d’Israël de ce concept. D’ailleurs, l’une des évolutions les plus intéressantes de cette tendance est l’engouement académique actuel pour l’application du paradigme du colonialisme de peuplement au conflit israélo-palestinien. Certes, des comparaisons entre sionisme et colonialisme existent dès les années 1960-1970 dans les milieux tiers-mondistes. Mais la circulation académique du concept de « colonialisme de peuplement » devient plus large à partir de la fin des années 1990 et connaît une forte expansion dans les années 2010. Plusieurs auteurs parlent même d’un settler-colonial turn (tournant) concernant Israël-Palestine. Ce « tournant » ne peut être envisagé indépendamment de la mondialisation de la cause palestinienne au profit d’une identification croissante avec les Palestiniens. Le paradigme du colonialisme de peuplement n’est pas seulement le reflet de cette évolution ; il y contribue également en fournissant une grille morale simple et immédiatement intelligible.
Le concept de colonie de peuplement est donc abondamment mobilisé pour affirmer qu’une « logique d’élimination » sous-tend le sionisme et Israël. La conclusion qui s’impose est simple : Israël serait donc un colonialisme de peuplement fondé sur le génocide. Il était donc prévisible que la dernière guerre à Gaza (2023-2025) soit considérée comme « le » révélateur du caractère génocidaire d’Israël. « Le 7-Octobre ne marque pas le début de l’histoire d’Israël-Palestine. Réfléchir en termes de colonialisme de peuplement paraît essentiel pour comprendre cet événement, ses ressorts et son inscription dans une longue histoire coloniale, faite de violence, de domination et de résistance », soulignent deux sociologuesCaterina Bandini et Marion Lecoquierre, « Le paradigme du colonialisme de peuplement : un tournant épistémologique ? », <em>Revue internationale de politique comparée</em>, 2024, volume 31, pp.5-50. françaises globalement favorables à cette grille de lecture. « Cette approche nous aide aussi à considérer le fait colonial dans le temps présent, à envisager la dépossession du peuple palestinien comme un continuum et non comme un événement historique qui aurait pris fin avec l’armistice de 1949. Elle nous aide enfin à penser la question du génocide, qui peut être l’une des issues du colonialisme de peuplement. L’anéantissement de Gaza, de sa population, de sa culture, de son économie, de son architecture, de son futur même, en est la preuve tangible. »
La question est alors de savoir si cette grille de lecture éclaire réellement la réalité historique et politique israélo-palestinienne, mais aussi ce qu’elle risque d’obscurcir. Car en assimilant le sionisme à une simple entreprise coloniale, cette interprétation néglige l’une de ses dimensions essentielles : son caractère de mouvement national visant l’autodétermination du peuple juif. Le conflit israélo-palestinien ne saurait être réduit à l’opposition entre colonisateurs et colonisés. Il met également aux prises deux mouvements nationaux dont les aspirations se sont constituées dans l’histoire et se réclament d’un même territoire. Le nationalisme palestinien n’est pas davantage réductible à une réaction au fait colonial ; il constitue lui aussi une réalité politique autonome. Toute réflexion sérieuse sur la décolonisation ou sur les perspectives de règlement du conflit doit donc partir de cette donnée fondamentale
Le génocide, une « structure, pas un événement »
Ce problème apparaît aussi dans l’usage du terme « génocide ». En présentant le génocide des Palestiniens comme un processus, une « structure, pas un événement », on le transforme en une condition permanente de l’histoire, une atmosphère diffuse qui envelopperait les générations successives. Or, le génocide constitue un crime. Et comme tout crime, il suppose des auteurs, des victimes, des actes et une intention matérialisée par une décision ou un ordre. Transformer le génocide en une structure indéfinie, sans commencement ni fin identifiable, revient à dissoudre sa nature même. Un processus historique peut être injuste, oppressif ou destructeur sans pour autant constituer un génocide. Ce dernier se distingue précisément par le projet délibéré de détruire un groupe humain en tant que tel. Telle est la rupture historique du génocide qu’Hannah Arendt avait pointée dans Les Origines du totalitarisme : « Faire preuve d’un extrême radicalisme dans les mesures prises pour traiter les gens comme s’ils n’avaient jamais existé, et pour les faire disparaître au sens littéral du terme ».
Si le concept est étendu jusqu’à englober toute forme durable de domination ou d’inégalité, il perd sa précision et sa force morale. Ce qui devait nommer un crime exceptionnel devient alors une simple description générale des rapports de pouvoir. Le chercheur doit évidemment distinguer les causes lointaines du crime de sa réalisation effective. Les préjugés, les discriminations ou les conquêtes peuvent préparer le terrain ; ils ne sont pas nécessairement le génocide lui-même. Confondre les conditions qui rendent un crime possible avec le crime lui-même revient à effacer la frontière entre l’intention de détruire et les multiples injustices qui traversent l’histoire.
Pour évacuer ce type de critique, le « savant » Patrick WolfePatrick Wolfe, « Purchase by Other Means: The Palestine Nakba and Zionism’s Conquest of Economics », <em>Settler Colonial Studies</em>, 2:1, 2012), pp. 133-171. n’a pas honte de déclarer qu’il ne faut « pas se soumettre à la tyrannie des détails historiques » si cela diminue la puissance explicative de la structure ! On croit rêver. Les « détails » sont précisément le matériau même de l’histoire. Ce qu’un théoricien appelle parfois un détail est souvent, pour l’historien, un fait susceptible d’invalider une généralisation trop rapide. Une structure est une construction intellectuelle. Elle n’est pas une réalité observable directement ; elle est un outil analytique élaboré à partir des faits. Elle ne peut donc pas primer sur les faits qui la fondent. C’est en cela que l’histoire est une discipline empirique. Sacrifier des éléments empiriques au nom de la cohérence théorique reviendrait à inverser la démarche historique : ce sont les faits qui doivent mettre à l’épreuve les modèles, et non les modèles qui doivent décider quels faits méritent d’être retenus. Une théorie est d’autant plus solide qu’elle résiste aux détails, et non qu’elle les écarte. Une théorie puissante qui prétend expliquer beaucoup de choses mais qui oblige à ignorer des sources gênantes perd ainsi de sa valeur scientifique.







