De TikTok à YouTube, les nouveaux prophètes de la virilité séduisent des millions de jeunes hommes à travers le monde. Chez les plus radicaux d’entre eux, la haine des femmes débouche souvent sur une autre obsession : celle des Juifs, désignés comme les artisans d’un prétendu déclin occidental.
Dans un monde où l’image a pris le dessus sur l’écrit, les 12-17 ans passent en moyenne 116 heures par mois sur internet. Sur TikTok, Instagram ou YouTube, une partie de cette jeunesse est exposée à une galaxie d’influenceurs obnubilés par l’idée de virilité, faisant leur beurre en apprenant à leurs communautés à devenir des hommes, des vrais… Bourrés de testostérone, on les voit pousser de la fonte, dévorer de la viande rouge, chanter les louanges d’une terre qui ne ment pas (en se gardant bien de citer Maurras). Leur cible préférentielle ? Les femmes que tant d’incels (contraction de involuntary celibate ou célibataire involontaire affichant publiquement leur haine pour le sexe opposé) voudraient posséder et contrôler. En poussant à son paroxysme la logique du machisme ancestral, le masculinisme – mouvement désormais étroitement surveillé par les services de renseignements européens – constitue une menace pour la société. La difficulté tient ici au fait que la sphère prend diverses formes, de la plus farfelue à la plus offensives : entrepreneurs virils, viandards du terroir, antiféministes radicaux, pseudo penseur des marges estimant que la société défavorise les hommes au profit des femmes, communautés en ligne d’« incels » mais aussi, pêle-mêle, coachs en séduction ou bodybuilders…
Pour la sociologue Melissa Blais, « Tous ces groupes ont en commun de postuler que la masculinité serait en crise. De même, ils partagent la volonté de retrouver ou forger un projet de société qui ramène les femmes à leur place, à une féminité soumise que l’on doit séduire et conquérir ». Si le mouvement ne date pas d’hier, l’enthousiasme qu’il suscite s’est démultiplié depuis les années 2010 avec les réseaux sociaux. Energumène inquiétant tant il est aujourd’hui écouté, Andrew Tate cumule sur TikTok plusieurs milliards de vues. Derrière son discours sur la réussite, la force et la domination masculine se cache une véritable contre-révolution culturelle dirigée contre le féminisme, le progressisme et, de plus en plus souvent, les Juifs. Une hostilité qui s’affiche sans complexe. De podcasts en vidéos, Tate a en effet multiplié les déclarations présentant Israël comme le symbole d’un ordre mondial corrupteur et relayé les thèmes éculés de l’imaginaire antisémite : influence occulte des Juifs dans les médias, réseaux de pouvoir cachés et manipulation des opinions publiques. Après le 7 octobre 2023, il est allé jusqu’à saluer ce qu’il qualifiait comme la « résistance masculine » du Hamas, intégrant ainsi la question israélienne à son récit viriliste opposant des hommes supposément forts à un Occident qu’il juge décadent.
Une certaine idée de la force
Si, outre-Atlantique, d’Andrew Tate à Jordan Peterson en passant par Joe Rogan, chacun occupe une niche bien définie sur le grand marché de la virilité inquiète, en Europe, le phénomène s’avère plus feutré mais tout aussi révélateur. Pour exalter la puissance retrouvée des hommes, le marché hexagonal s’est ancré dans un passé mythifié et des recettes bien connues : ode au terroir, récits partiaux d’une Histoire valeureuse et de valeurs supposées immuables, le tout par l’intermédiaire d’incarnations alpha-franchouillardes qui ne se valent pas toutes. Youtubeur star suivi par 26,9M de followers, Tibo Inshape offre le visage candide d’une certaine virilité du mérite. Chez ce dernier, prendre du muscle apparaît comme une métaphore de la volonté. Pas d’apologie de la haine et surtout pas de politique. Si Tibo InShape ne fait visiblement de mal à personne, il constitue pourtant le symptôme d’un désir de puissance physique qui traverse une société avide d’auto-défense autant que de reconquête symbolique. Pour cette jeunesse dont l’avenir s’écrit en pointillés, le corps semble être devenue le dernier territoire où l’on peut encore exercer une souveraineté absolue. Quant au muscle, il constitue une assurance-vie narcissique dans un monde liquide. Pour Tibo InShape, l’obsession ne vient pas de nulle part. Elle trouve ses origines dans une violente agression dont il a été victime en 2009 à Toulouse, alors qu’il n’avait que 16 ans. L’adolescent est roué de coups par une bande de jeunes avant que la gendarmerie n’intervienne. Une scène d’une violence inouïe qui le persuade de changer d’apparence physique pour projeter une autre image de lui-même.
De l’autre côté du miroir, le reflet est plus sombre. Et des influenceurs aussi politiques que Julien Rochedy ne se gênent pas pour surfer sur le mal(e)-être. Emboitant le pas à l’idéologue d’extrême-droite Alain Soral, on glisse ici de la drague de rue et la volonté d’être une meilleure version de soi-même à la « masculinité solide » devenue corollaire d’idées antisémites, sexistes, xénophobes et conspirationnistes. Ancien cadre du Front National, Rochedy s’est ainsi mué en théoricien de la virilité archaïque, piochant chez Nietzsche ou dans les légendes Vikings pour mieux fustiger l’effacement des races et des genres. Pour lui, l’homme moderne est devenu « liquide », c’est-à-dire incapable de défendre ses frontières physiques ou identitaires. Tout ce qui est perçu comme fragile, cosmopolite et féminin est rejeté. Hostile au progressisme et à la modernité, la mouvance entend refonder un nouvel homme, plus fort et mieux campé sur ses positions. Et l’on mesure dès lors le glissement à l’œuvre : la musculation n’est ici plus une pratique ou un sport, elle est devenue une préparation au combat politique et culturel qui s’annonce.
Chez les incels, le complot comme explication du monde
Dans cette guerre culturelle, le masculinisme a trouvé un carburant idéal : l’antisémitisme. À première vue, le lien peut surprendre. Quel rapport entre la frustration amoureuse de jeunes hommes persuadés d’être victimes du féminisme et une haine pluriséculaire visant les Juifs ? En réalité, les deux phénomènes se nourrissent l’un l’autre et prospèrent sur la recherche d’un responsable unique à des transformations sociales complexes. Les incels constituent l’une des manifestations les plus radicales de cette logique. Convaincus que les femmes leur refusent l’accès à l’amour et à la sexualité, ils développent une vision du monde fondée sur la hiérarchie, la domination et le ressentiment. Dans les forums qui leur sont consacrés, les femmes sont accusées de privilégier une minorité d’hommes riches et séduisants et de condamner les autres, c’est-à-dire la majorité, à la solitude. Sans tarder, la frustration intime devient théorie sociale et accuse un coupable qui tire les ficelles : le Juif. Ici, l’antisémitisme qui émane de la « manosphère » fonctionne comme une théorie générale bien pratique : les Juifs apparaissent comme les architectes supposés d’un monde devenu hostile aux hommes. Le féminisme ne serait plus une conquête sociale mais une arme. Les médias, les universités ou Hollywood formeraient les rouages d’une même machine.
Et si Andrew Tate dit clairement le fond de sa pensée, d’autres prennent le soin d’utiliser des périphrases pour ne pas prononcer le terme « juif » (« J-word ») tout en se faisant bien comprendre. On parle alors de « globalistes », de « marxisme culturel » ou d’« élites cosmopolites ». Plus radical, l’Américain Nick Fuentes, figure montante de l’extrême droite américaine, prend Trump sur son extrême-droite. Catholique intégriste revendiqué, il mêle antisémitisme explicite, négation de certains acquis démocratiques et exaltation d’un ordre patriarcal rigide. Chez lui, les femmes, les homosexuels, les immigrés et les Juifs participent d’un même récit de décadence nationale. Il en va pour Fuentes de la grandeur retrouvée de l’Amérique comme de la nécessaire restauration de la virilité. Pour obtenir la première, il faudrait nécessairement régler la seconde.
Comme le rappelle Delphine Horvilleur, la rencontre entre masculinisme et antisémitisme n’a rien de nouveau : « On les accuse finalement des mêmes choses : l’hystérie, la proximité vis-à-vis du pouvoir, l’amour de l’argent, la contamination, la saleté, la membrane qui s’effondre, la porosité du corps et par extension de la nation… Le Juif et la femme incarnent « le même » et « l’autre », à la fois. Cela pose problème à leurs ennemis car cela renvoie au fait qu’il y a de l’autre en vous. Or, s’il y a de l’autre en vous, alors vous n’êtes jamais complètement vous-même… » Et Delphine Horvilleur de reprendre : « Dans Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019), je cite Sartre et notamment L’Enfance d’un chef. Sartre y construit son récit autour du personnage de Lucien, dont l’antisémitisme devient peu à peu la colonne vertébrale. Quand ce dernier devient antisémite, simultanément, vous remarquerez qu’il prend deux autres décisions : il verbalise son souhait d’épouser une femme vierge et celui de se laisser pousser la moustache… C’est la virilité qui est en jeu… Pour lui, le Juif et la femme constituent des menaces, sauf si on les domine. Dans le projet moderne, Il y a quelque chose de l’ordre de l’émancipation de ces minorités qui se révèle insupportable pour la personnalité autoritaire… »
L’antisémitisme comme théorie unificatrice des ressentiments
À mesure que les sociétés occidentales deviennent plus égalitaires, certains hommes vivent en effet l’émancipation des femmes comme une injustice doublée d’une dépossession. Dans ce contexte, l’antisémitisme agit comme une théorie unificatrice des ressentiments, voire une convergence des haines. Ici réside peut-être la dernière mise à jour en date d’un phénomène ancestral. Un phénomène d’autant plus sournois que la plupart des adolescents qui découvrent aujourd’hui la « manosphère » n’y entrent pas par la porte de l’antisémitisme. Ils arrivent par la porte du divertissement, du sport, de la food, par la musculation, le développement personnel ou encore les conseils de séduction qu’on leur prodigue en ligne. Sans penser à mal, ils cherchent d’abord des réponses à leurs inquiétudes, plutôt qu’un ennemi. C’est dans un second temps, lorsqu’ils commencent à s’interroger sur la raison politique de leur solitude qu’ils se connectent à la théorie du complot juif. Comme souvent, l’antisémitisme naît moins de la haine des Juifs que du rejet de la complexité.






