Regards n°1127

L’antisémitisme au miroir de la dystopie

Parce qu’elle pousse les préjugés et les logiques sociales jusqu’à leur point de rupture, la dystopie constitue un observatoire privilégié de l’antisémitisme. Dans Un soupçon ordinaire (Éditions Kennes), Alain Berenboom imagine ainsi un monde où le judaïsme a été interdit et l’État Israël démantelé afin de mettre fin à la haine des Juifs, révélant par l’absurde les dangers de certaines dérives bien réelles.

La dystopie est ce genre littéraire dépeignant une société imaginaire sombre où il est impossible d’atteindre le bonheur. Elle possède cette faculté singulière que peu de genres littéraires revendiquent avec autant d’efficacité : elle grossit les traits du réel jusqu’à les rendre presque monstrueux. Son propre est en effet de jouer le rôle d’un miroir grossissant, qui déforme la société de l’auteur pour mieux la révéler au grand jour.

Là où le roman réaliste observe, la dystopie extrapole ; là où le chroniqueur décrit, elle pousse les logiques existantes jusqu’à leur terme. Elle ne cherche pas tant à prédire l’avenir qu’à éclairer le présent en le rendant plus visible, plus dérangeant, parfois même insupportablement clair. « La dystopie ne se confond pas nécessairement avec la thématisation de la fin du monde », précisent le politologue Emmanuel Taïeb et le spécialiste en sciences de la communication Étienne Candel [Emmanuel Taïeb et Étienne Candel, « Chaque jour, la fin du monde », Quaderni, N°102, 2020-2021, pp.9-11.]. « C’est bien la peur de cette perte du monde commun, de l’humanité commune, qui motive la fiction. La fiction se donne comme lanceuse d’alerte, comme arme, pas seulement pour dire la fin, qui est trop massive et trop incertaine, mais pour préparer à tous les changements, et étrangement les pires. Montrer et raconter, pour éviter. Arme intellectuelle et politique consolatrice, qui refuse la démission, et entend servir peut-être un jour si elle est suffisamment propositionnelle. »

Pour cette raison, la dystopie constitue un genre particulièrement adapté à l’exploration des défis et des problématiques auxquels sont confrontés les Juifs aujourd’hui. Elle rappelle que l’antisémitisme n’appartient ni au passé ni aux seuls livres d’histoire. Il demeure profondément ancré dans notre réalité, puisant à des sources multiples qui traversent les siècles. Les accusations et les fantasmes contemporains réemploient souvent, sous des formes nouvelles, des motifs déjà présents à l’époque de l’Inquisition, dans les constructions de l’antisémitisme moderne ou encore dans l’univers intellectuel qui a vu naître le roman européen. Les époques changent, les langages se renouvellent, mais certaines obsessions semblent bénéficier d’une inquiétante longévité.

La dystopie permet alors non seulement de mettre en exergue l’absurdité des préjugés antisémites, mais aussi de les pousser à leur paroxysme. Elle imagine des mondes dans lesquels les soupçons deviennent des lois, les préjugés des institutions et les fantasmes collectifs des politiques publiques. Ce déplacement vers l’extrême oblige le lecteur à regarder en face des raisonnements qu’il aurait peut-être jugés anodins dans leur formulation quotidienne.

Le judaïsme interdit

C’est ainsi que pour son dernier roman, Le Soupçon ordinaire, l’écrivain belge Alain Berenboom imagine, dans un futur situé en 2060 une société qui prétend mettre fin à l’antisémitisme et à tous les conflits en interdisant le judaïsme dans le monde entier. L’État d’Israël a été démantelé et les Juifs sont censés être des citoyens ordinaires, sans pratique religieuse ni institutions propres. Max Weingarten, un commerçant belge d’une cinquantaine d’années, mène une vie tranquille jusqu’au jour où la police le contrôle dans le cadre du « Code de la liberté », un système qui surveille étroitement les citoyens au nom de la protection des libertés ! Les policiers s’interrogent sur son nom de famille et sur l’histoire de son commerce, soupçonnant un lien avec le judaïsme interdit. À partir de là, Max Weingarten est entraîné dans une série d’enquêtes administratives et fiscales. Il découvre progressivement ses origines juives, qu’il ignorait lui-même. Il se rapproche alors de quelques personnes qui revendiquent encore une identité culturelle juive. Le roman montre ainsi comment une société prétendument libre peut persécuter une minorité en effaçant son identité : au nom d’une intention vertueuse, on en arrive à criminaliser une religion et même une appartenance identitaire. Finalement, les Juifs comprennent qu’ils n’ont plus d’avenir sur Terre. Ils émigrent vers Mars, où une colonie a été créée, et y fondent une nouvelle Jérusalem, recréant ailleurs ce qu’il leur est devenu impossible de préserver sur Terre.

Dans Le Soupçon ordinaire, la logique paraît d’abord vertueuse, presque pacificatrice : supprimer le judaïsme, la source supposée du conflit, afin de mettre un terme à la haine. Mais derrière cette intention proclamée se révèle rapidement une mécanique plus ancienne et plus inquiétante. Au nom de la concorde, une religion est criminalisée ; au nom de la tolérance, une appartenance identitaire devient suspecte. Comme souvent dans les dystopies, la violence ne se présente pas sous les traits de la brutalité assumée mais sous ceux d’une bienveillance administrative.

Le climat de soupçon et de paranoïa qu’engendre une telle situation ajoute une dimension romanesque particulièrement féconde. Kafka, lui-même juif, avait déjà exploré ce territoire dans Le Procès ou Le Château, où les individus se retrouvent confrontés à des accusations obscures, à des autorités insaisissables et à des mécanismes dont ils ignorent les règles. Dans le roman d’Alain Berenboom, le héros ignore qu’il est juif. Pourtant, les policiers qui le contrôlent ne cessent de soupçonner qu’il l’est et qu’il le dissimule afin de continuer à pratiquer clandestinement. La situation est absurde et pourtant étrangement familière. Dans un monde prétendant éradiquer la haine, le pouvoir réintroduit sous une autre forme les pratiques qu’il prétend combattre : la surveillance des origines, l’obsession de l’identité, la suspicion permanente envers certains descendants de Juifs. Pour une société désireuse de mettre fin aux discriminations, la méthode apparaît singulièrement contradictoire.

Parole antisémite décomplexée

Cette dystopie résonne d’ailleurs avec de nombreuses controverses apparues après la tragédie du 7-Octobre et la guerre qui a suivi. On a vu se développer une parole antisémite plus décomplexée, parfois dans des milieux qui se définissent eux-mêmes comme particulièrement attentifs aux discriminations : universités, mouvements progressistes, organisations antiracistes, féministes ou LGBTQI. Ces espaces, pourtant fondés sur la défense des minorités et la conscience des vulnérabilités sociales, ont parfois participé à une reconfiguration symbolique où les Juifs se sont retrouvés associés à la domination, au colonialisme ou au génocide en raison de leur rapport réel ou supposé à Israël. Par un glissement insidieux, certains en sont venus à considérer qu’il est légitime de détester les Juifs précisément parce qu’ils seraient les représentants d’une forme de pouvoir jugée oppressive. La vieille hostilité trouvait ainsi un nouveau vocabulaire.

La fiction dystopique d’Alain Berenboom dépasse-t-elle pour autant la réalité actuelle ? Rien n’est moins certain. On peut aisément imaginer que certaines consciences bien intentionnées en viennent un jour à proposer l’interdiction du judaïsme ou la disparition d’Israël comme solution prétendument humaniste à ce qu’elles percevraient comme un « problème juif ». Une sorte d’Inquisition adoucie, débarrassée des bûchers mais non de l’ambition éradicatrice, avec ses fonctionnaires chargés de vérifier que le judaïsme n’est plus pratiqué ni transmis. La violence y serait moins spectaculaire, mais peut-être plus difficile encore à identifier parce qu’elle s’abriterait derrière le langage du progrès et de la paix.

Au fond, c’est peut-être là que réside la force la plus troublante de la dystopie : elle nous conduit jusqu’au seuil de l’invraisemblable pour nous faire découvrir que celui-ci est parfois déjà derrière nous. Tout cela ne paraît finalement pas si dystopique. Aujourd’hui déjà, nombre de Juifs choisissent de dissimuler leur identité afin d’éviter les reproches, les soupçons ou les interrogatoires déguisés en conversations. On leur demande ce qu’ils pensent d’Israël, non par curiosité sincère mais dans l’attente d’une condamnation suffisamment sévère pour les absoudre de toute suspicion. Dès lors, la dystopie cesse d’être uniquement une projection de l’avenir. Elle devient également une fenêtre sur l’histoire et sur le présent, un instrument qui permet à des écrivains juifs d’exprimer leurs inquiétudes face à l’antisémitisme et de porter un regard critique sur la société dans laquelle ils vivent.

Écrit par : Véronique Lemberg

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