Dans Les Fantômes de Poltava (Éditions Héliopoles), Fabrice Lardreau remonte le fil d’une vie brisée par la guerre. À travers le destin de Sam Simon, juif new-yorkais engagé dans l’US Air Force après Pearl Harbor, l’auteur compose un livre sur l’identité et les blessures que le temps ne referme jamais.
Poltava. Depuis le début de l’invasion russe en 2022, le nom de cette ville du centre de l’Ukraine est régulièrement cité dans les dépêches. A nouveau frappée par des bombardements meurtriers, elle est ainsi redevenue ce qu’elle fut naguère : un terrain de guerre, un de ces points sur la carte où l’Histoire semble s’acharner. C’est ici précisément que Fabrice Lardreau choisit d’ancrer son récit. Poltava comme une ombre autour de laquelle tout son roman gravite. Car Les Fantômes de Poltava n’est pas seulement un roman de guerre. C’est aussi et surtout un roman sur ce que la guerre fait aux hommes. Comment elle les engloutit pour mieux les recracher, plus forts en apparence mais démolis en réalité.
Le héros, Sam Simon, est un jeune Juif de Brooklyn né en 1924. Son histoire est tout ce qu’il y a de plus réaliste, et pour cause : Fabrice Lardreau a rencontré Sam Simon des décennies après le conflit. Il a eu pour lui ce qu’il appelle « un coup de foudre amical » et s’est d’emblée attaché à lui faire raconter son parcours, pour, plus tard, mieux le recomposer. Après Pearl Harbor, Simon, tout jeune homme, s’engage dans l’US Air Force. Après plusieurs sessions de formation à travers les Etats-Unis décrites par une plume précise et cinématographique, il deviendra bientôt radio-mitrailleur sur un bombardier. C’est depuis ce poste d’observation périlleux et inconfortable qu’il participe aux opérations aériennes contre l’Allemagne nazie, traverse la France, fournit la Résistance en munitions, vise Berlin et rejoint jusqu’au territoire de l’URSS. En juin 1944, dans le cadre de l’opération Frantic, tout bascule : on entrevoit enfin une victoire des Alliés. C’est ainsi que Sam Simon se retrouve à Poltava, à l’occasion d’un ravitaillement après une de ses ultimes missions. Il ne s’en doute pas encore mais il y assistera à une scène qui le poursuivra jusqu’à sa mort : le spectacle de la faim, la détresse des populations et surtout ces civils ukrainiens contraints par les autorités soviétiques à déminer un terrain en marchant dessus. Sam Simon les observe, impuissant et démuni. Le trauma s’installe. Désormais, sa vie se partage en deux. D’un côté, Sam le civil qui entend laisser la guerre derrière lui. De l’autre, Simon le militaire qui en a trop vu…
Une guerre intérieure
Le mérite de Fabrice Lardreau est ici triple. Si la tragédie qu’il décrit constitue bien le cœur obscur de son roman, ce qui l’intéresse est l’onde de choc qu’elle provoque. Et les nombreuses questions qu’elle pose : Comment un homme rentre-t-il chez lui après avoir vu cela ? Comment se marie-t-on, élève-t-on des enfants, ouvre-t-on un commerce, vieillit-on, lorsque l’on porte en soi tant de fantômes ? Il se pourrait bien qu’au-delà de la guerre, finement décrite, l’auteur ait trouvé son véritable sujet : le temps qui passe.
À cet égard, il y a dans Les Fantômes de Poltava quelque chose qui rappelle le Philip Roth des dernières années, celui d’Un Homme, de Nemesis ou d’Indignation. C’est là le deuxième mérite de l’auteur, habile narrateur capable de faire renaître, à hauteur d’homme, un conflit mondial qui s’entrechoque avec un conflit intime. Une dynamique qui va prendre, au fil des pages, de plus en plus d’ampleur. Troisième mérite et non des moindres : la recomposition d’un monde qui s’éloigne, celui de l’Amérique du XXe siècle. Sam Simon appartient en effet à cette génération de Juifs américains dont l’identité s’est construite en miroir de l’héritage européen, dans un patriotisme fervent mais aussi une conscience aiguë de la catastrophe qui frappe les Juifs d’Europe. Un univers que le roman reconstitue avec une certaine vérité. Sociologiquement d’abord : les familles immigrées, les solidarités communautaires, les ambitions d’ascension sociale, les tensions entre tradition et intégration. Géographiquement ensuite. Brooklyn n’est pas un simple arrière-plan

Les rues de Brownsville, Williamsburg ou Brighton Beach dessinent une véritable cartographie affective.
À l’heure où l’Amérique change pour le pire et où l’Ukraine est un champ de bataille, Les Fantômes de Poltava résonne avec une force particulière. Sans effet de manche, Fabrice Lardreau nous rappelle une vérité profonde : le passé n’est pas seulement qu’un décor. Quant aux guerres, il est rare qu’elles ne s’achèvent vraiment à la signature des armistices…






