Je ne connaissais pas Isabelle Rozenbaum jusqu’à ce jour. J’apprends qu’elle est née en 1960 dans la région parisienne, qu’elle est photographe et vidéaste. Une Artiste, à n’en pas douter, avec un grand A. Son livre, Rozebud (oui avec un « z » comme dans Rozenbaum) est constitué de photos de familles (de celles qui émouvaient si fort Roland Barthes, auteur auquel Isabelle Rozenbaum reconnait sa dette) et de leurs commentaires biographiques en vis-à-vis, écrits à la deuxième personne du singulier. C’est, disons-le aussitôt, un curieux et très troublant sentiment qui vous saisit quand vous découvrez une personne et une œuvre qui vous frappent aussitôt par leur proximité.
Le titre est repris de la célèbre énigme finale du film d’Orson Welles, Citizen Kane, qui renvoie à un souvenir d’enfance, quelque chose comme un bonheur perdu ou, comme le dit Orson Welles lui-même, « une pièce d’un puzzle, une pièce manquante ». Ce puzzle, c’est la vie elle-même, notre vie, et celles des nôtres qui nous ont précédés et d’où nous venons. Si l’on s’avise de raconter ces vies, ce ne sera jamais totalement. Il manquera toujours, par définition, une pièce qui nous aura échappé. D’où, peut-être, la photo, qui fixe des instants, sans leurs interstices, tout ce vide et cet oubli autour d’eux. Ici, page après page, des photos dentelées en noir et blanc, reliées toutes à des souvenirs ou à des vérités profondes sur soi, des vérités qui perdurent. Des photos comme nous en avons tous, en vrac dans des tiroirs ou dans des boites à chaussures. Photos presque banales pour les autres, mais combien poignantes pour nous, surtout celles des disparus, ou de personnes qu’on n’a pas connues, qui ont été déportées par exemple. Car nous sommes nés après… Après ce que l’auteur appelle le « désastre », empruntant ce terme à Maurice Blanchot. Au-delà des réalités propres à nos vies singulières, il y a une communauté invisible des générations nées après, deuxième ou troisième. Nos photos de famille ne sont certes pas interchangeables. Mais pourquoi éprouvons-nous cette étrange familiarité en regardant les unes et les autres ? Les mots d’Isabelle nous confortent dans ce sentiment.

Mais pourquoi éprouvons-nous cette étrange familiarité en regardant les unes et les autres ? Les mots d’Isabelle nous confortent dans ce sentiment. Dans la seconde partie de Rozebud elle nous confie l’origine de son désir de créer : échapper au pire. C’est alors son travail lui-même qui est donné à voir, « strates de mémoire et de chimères », et son commentaire rêvé, imaginé, donné comme énigme : rosebud.






