Regards n°1126

Le pari politique des Druzes israéliens

La création d’un nouveau parti druze marque une rupture politique inédite en Israël. Portée par l’ancien colonel Wajdi Sarhan, l’initiative reflète le malaise croissant d’une partie de cette minorité arabophone, longtemps présentée comme l’un des piliers de « l’Alliance du sang » avec l’État israélien.

Dans un amphithéâtre comble de Maghar, une localité arabe au pied du Golan, le 4 mai, les conversations se sont tues peu à peu dans une lumière blanche et froide. Face au public, le pupitre disparaissait presque sous les bandes colorées du drapeau druze. Le vert, le rouge, le jaune, le bleu et le blanc tombaient en cascade jusqu’au sol. Derrière lui, un écran géant dominait la scène. Un drapeau israélien y flottait en arrière-plan, traversé d’un slogan projeté en larges lettres lumineuses : « Ensemble nous sommes plus forts ». Sur la gauche, une phrase défilait comme une promesse collective : « 152.882 Druzes prennent ce chemin ensemble. »

Dans la salle, certains filmaient avec leurs téléphones, d’autres hochaient la tête en silence. Wajdi Sarhan est alors apparu sous les projecteurs. Ancien officier de l’armée israélienne, colonel de réserve devenu figure politique druze, il s’est avancé lentement sur la scène sous les applaudissements. À Maghar, ville accrochée aux hauteurs du Golan et longtemps traversée par les ambiguïtés identitaires de la communauté druze, ce moment a des airs de rupture. Lorsque Sarhan annonça la création de Brit Achim, (l’Alliance des frères), l’amphithéâtre a éclaté en applaudissements. Pour la première fois depuis près d’un demi-siècle, un parti politique explicitement druze voyait le jour en Israël.

Avec cette annonce, Wajdi Sarhan brise un tabou vieux de plus de cinquante ans. Depuis 1969, il n’y a plus eu de parti politique représentant cette minorité du nord d’Israël. Traditionnellement, les Druzes impliqués dans l’arène politique israélienne intègrent les partis qui leur correspondent le mieux idéologiquement. Ils ont pris part à de nombreuses formations, des communistes du Hadash au Likoud de Benjamin Netanyahou, en passant par les Travaillistes ou même les nationalistes palestiniens de Balad. Malgré cette représentation diverse, la minorité a toujours largement voté en faveur des partis sionistes traditionnels, comme un symbole de son attachement au drapeau israélien.

Pourtant, depuis quelques années, une fracture semble s’être opérée entre le public druze et les décideurs nationaux. Pendant des décennies, la relation entre l’État juif et cette minorité d’environ 150.000 personnes a été présentée comme une « alliance du sang ». Depuis l’instauration du service militaire obligatoire pour les Druzes en 1956, leurs soldats ont combattu dans presque toutes les guerres israéliennes. Beaucoup ont intégré les unités de combat, certains ont gravi les rangs élevés de l’armée, devenant officiers supérieurs, généraux ou responsables des services de sécurité. Dans les discours officiels israéliens, les Druzes occupent ainsi une place à part : celle d’une minorité arabe loyale à l’État juif.

L’humiliation de la loi sur « l’État-nation du peuple juif »

Mais derrière cette image de fidélité réciproque, le sentiment d’inégalité n’a cessé de grandir au sein de cette communauté. Dans de nombreux villages druzes du nord d’Israël, les habitants dénoncent depuis des années le manque d’investissements publics, les difficultés d’accès aux permis de construire ou encore les discriminations foncières. L’adoption en 2018 de la loi sur « l’État-nation du peuple juif » a constitué un tournant. Ce texte définit Israël comme l’État du seul peuple juif et rétrograde l’arabe d’une langue officielle à un « statut spécial ». Cet événement a été vécu comme une humiliation par une partie des Druzes israéliens. Des milliers d’entre eux avaient alors manifesté à Tel Aviv, certains brandissant les portraits de soldats druzes morts sous l’uniforme de Tsahal. Ce sentiment a d’ailleurs été repris par Sarhan lors de son discours de Maghar, « Notre contribution à l’État est un atout incontestable, mais nos besoins ont été relégués au second plan », a-t-il affirmé avant d’ajouter : « Nous ne nous contenterons plus de miettes ». Le message est clair : comment demander le sacrifice militaire à une minorité tout en lui refusant une égalité symbolique et politique complète ?

Cette tension s’est encore accentuée avec les guerres régionales des dernières années. Depuis le 7-Octobre 2023, les Druzes israéliens se retrouvent pris en étau entre plusieurs récits contradictoires. Comme citoyens israéliens, beaucoup ont été profondément marqués par l’attaque du Hamas et ont vu leurs proches mobilisés dans l’armée. Treize soldats druzes ont été tués à Gaza depuis le début du conflit. Mais beaucoup regardent aussi avec inquiétude les destructions massives dans l’enclave palestinienne. À cela s’ajoute une autre angoisse, plus existentielle encore : le sort des Druzes de Syrie. Les violences confessionnelles dans le sud syrien, notamment à Soueïda, ont ravivé chez de nombreux Druzes israéliens le sentiment que leur communauté reste vulnérable dans toute la région, malgré l’intervention de l’armée israélienne en Syrie.

C’est sur cette crise de confiance du public druze envers le gouvernement israélien que Wajdi Sarhan cherche à bâtir son nouveau parti. « Pendant des années, nous avons attendu que d’autres prennent soin de nos besoins, mais aujourd’hui, nous comprenons que cela ne dépend que de nous. C’est notre responsabilité », affirme-t-il. Ainsi, il semble s’inspirer des partis arabes représentant les Palestiniens citoyens d’Israël et des partis ultra-orthodoxes. Ces partis, comme Shas ou Ra’am, concentrent leurs efforts politiques pour améliorer exclusivement les conditions de vie de leur électorat. Les partis ultra-orthodoxes ont, par exemple, profité de leur alliance avec le Likoud de Benjamin Netanyahou pour obtenir des avantages pour leurs électeurs. En échange, ils lui ont offert une majorité au parlement et ont soutenu sa politique dans les secteurs qui n’ont pas d’impact sur leur communauté. Pour Wajdi Sarhan, ce modèle est un exemple à suivre pour les Druzes israéliens.

Cependant, Sarhan fait face à un défi de taille. Les communautés ultra-orthodoxes et palestiniennes en Israël atteignent chacune approximativement 20 % de l’électorat total, tandis que les Druzes ne représentent que 1,6 % des votants. Cela correspondrait à 2 sièges et demi seulement au sein du parlement israélien, soit trop peu pour espérer passer le seuil électoral et siéger à la Knesset. En d’autres termes, Wajdi Sarhan ne peut pas compter exclusivement sur les Druzes pour devenir le faiseur de roi lors de la prochaine élection.

À la presse israélienne, il explique avoir un plan qui lui permettra d’atteindre son objectif. Deux options se présentent au parti druze. Tout d’abord, arriver à étendre ses bases de soutien et intégrer d’autres voix au sein du parti. Les Druzes évoquent par exemple la possibilité de s’allier avec des représentants des communautés voisines du nord d’Israël. Ces localités se sentent abandonnés après des mois de bombardements du Hezbollah. L’autre option est la création d’une alliance dite technique. Ce terme légal désigne une alliance électorale qui n’impose pas aux différentes parties de rester alliées une fois le scrutin passé et les parlementaires en leur place à la Knesset. Autrement dit, l’Alliance des frères doit encore trouver ses alliés.

Tentative d’autonomie électorale

Dans ce contexte, certains acteurs voient cette initiative moins comme une véritable tentative d’autonomie électorale que comme un levier de négociation. Shakib Shanan, un Druze parlementaire entre 2008 et 2013 affirme qu’en se structurant politiquement, la communauté druze se dote d’un outil pour peser dans les tractations pré-électorales, obtenir des places éligibles sur des listes plus larges, ou imposer certaines revendications programmatiques. « Nous devons utiliser ces deux sièges à notre disposition pour faire peser la balance en notre faveur et rejoindre un parti de l’opposition », affirme l’ancien député travailliste. Cette stratégie s’inscrit d’ailleurs dans un moment politique où les recompositions s’accélèrent, notamment au sein du bloc anti-Netanyahou. La promesse récente de Gadi Eisenkot d’intégrer un candidat druze à une place éligible sur sa liste illustre déjà cette dynamique d’intégration.

La clé pourrait également se trouver dans le comportement électoral druze lui-même. Traditionnellement, cette communauté vote majoritairement pour des partis juifs, mais avec une nette inclinaison récente vers le bloc d’opposition. Lors des dernières élections, près des trois quarts des votants druzes ont soutenu des formations opposées à Benjamin Netanyahou, tandis que leur participation est restée relativement faible. C’est là que réside, peut-être, le principal atout stratégique de Brit Achim. Plus que ses chances de succès en solo, ce parti pourrait jouer un rôle déterminant en mobilisant un électorat d’ordinaire peu participatif. Une hausse de la participation druze, qui tournait autour de 50 % lors des dernières élections, contre environ 70% au niveau national, pourrait mécaniquement renforcer le bloc d’opposition, dans un paysage politique où chaque demi-siège compte. Autrement dit, plus qu’un pari d’indépendance, Brit Achim pourrait devenir un multiplicateur de voix, discret, mais potentiellement décisif dans une élection serrée.

Écrit par : Jérémie Renous

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