À l’heure où je rédige ces lignes (vendredi 27 mars), la guerre d’Iran et son prolongement libanais entrent dans leur cinquième semaine et leur fin n’est toujours pas en vue. Voici cinq réflexions que cet affrontement m’inspire à ce stade, cinq faits qui me semblent indisputables.
1. De tous les arguments qu’on oppose à cette guerre, celui du manque de légitimité me paraît le plus faible. D’abord, la guerre serait illégale au regard du droit international. C’est exact, mais non pertinent. S’imagine-t-on que la Russie et la Chine, pour ne nommer qu’elles, permettraient au Conseil de sécurité des Nations unies de prendre ses responsabilités ? Ensuite, elle serait illégitime dans la mesure où seule l’autodéfense face à une agression manifeste autorise l’emploi de la force, l’assaut du 28 février ne répondant aucunement à une agression iranienne. Enfin, même en l’absence d’une attaque iranienne caractérisée, l’Iran n’aurait pas présenté une menace imminente qui aurait justifié une guerre préventive. Mais à quel moment exactement débute une « agression » ? On accuse souvent Binyamin Netanyahou de nourrir une « obsession » iranienne, mais tous ses prédécesseurs depuis la révolution khomeyniste ont été « obsédés », à un degré ou un autre, par le danger iranien. Et comment ne l’auraient-ils pas été ? Dès son avènement en 1979, le régime des mollahs a affiché son aspiration à effacer Israël de la carte. La haine de l’État hébreu et des Juifs est au cœur de son idéologie fondatrice, et il n’a cessé de tenter de la traduire dans les faits. Ceux qui se préoccupent des conditions d’une guerre « juste », dont je suis, et qui, par conséquent, veulent déterminer qui, dans le déclenchement des hostilités, est l’agresseur et qui l’agressé, doivent réfléchir à ceci : dans le long terme, l’Iran nous fait la guerre depuis près d’un demi-siècle. L’affrontement actuel est une tentative de crever l’abcès, une fois pour toutes. À brève échéance, le régime des mollahs était en train de reconstruire rapidement ses capacités militaires rudement mises à l’épreuve, mais non éliminées, lors de la campagne des douze jours de juin dernier. Cela est vrai pour son programme nucléaire – supposément « oblitéré » en juin 25, dixit Trump, mais toujours pourvu des quelque 440kg d’uranium enrichi enterré dans les ruines d’Ispahan et dont les principales installations étaient en cours de réhabilitation –, comme pour son programme balistique. Les deux constituent, à n’en point douter, un vrai danger existentiel pour Israël. Voilà pourquoi plus de 90% des Israéliens (juifs), qui ne sont pas tous des bellicistes écervelés, soutiennent cette guerre et sont prêts à en subir les conséquences.
2. Admettre, cela ne signifie pas que cette guerre a été mûrement réfléchie ni convenablement menée. Assurément, les conditions semblaient idéalement réunies. « L’axe de résistance » apparemment brisé par les coups terribles portés au Hamas et au Hezbollah, la Syrie mise hors-jeu par la chute du régime d’al-Assad, l’Iran sorti exsangue de l’épreuve du juin 2025, la voie semblait nette pour le coup de grâce. Cependant qu’Israël disposait à Washington mieux que d’un allié, d’un vrai frère d’armes. Pour la première fois depuis la campagne du Sinaï d’octobre 1956, en effet, et contrairement à sa propre doctrine de défense, Israël se lançait dans une opération militaire conjointe avec l’armée américaine. L’armée la plus puissante du monde et l’armée la plus puissante de la région, ensemble, aile à aile, qui dit mieux ? Aussi bien, le début de l’opération a dépassé toutes les attentes. Voilà une affaire qui, étant donné l’énorme disproportion des forces en présence, devait être rondement menée.
3. Mais voilà, « L’homme d’État qui cède à la fièvre guerrière doit comprendre qu’une fois le signal donné, il n’est plus maître de sa politique mais esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables. » Ce constat désabusé de Churchill m’est revenu en mémoire au fil des jours et des nuits, entre deux alertes qui nous précipitent dans les abris. Qu’est-ce qui a cloché ? D’abord, nonobstant ladite disproportion, une mauvaise appréciation des capacités de résistance de l’adversaire. Churchill ignorait peut-être le concept de guerre asymétrique, pas nous. Dans un affrontement de ce genre, la « victoire totale » dont Netanyahou nous rebat les oreilles depuis le 7-Octobre n’a aucun sens. Il suffit au faible de tenir debout pour une dernière cartouche, un dernier missile, pour gagner, il suffit au fort de ne pas anéantir le faible pour perdre. Deux ans d’une guerre atroce à Gaza contre une milice terroriste n’ont pas suffi à la mettre hors de nuire, et une campagne de bombardements, sans troupes terrestres, viendrait à bout d’un pays immense de plus de 90 millions d’habitants tenus à la gorge par un régime disposant d’une garde prétorienne de 200 000 hommes lourdement armés ?
4. Mais la principale faiblesse du tandem israélo-américain est ailleurs. Si, militairement, il fonctionne admirablement, politiquement il tire à hue et à dia. Israël cherche à abattre le régime, en estimant, à raison selon moi, que ce type de pouvoir n’est pas réformable et que, blessé mais toujours debout, il n’aura de cesse de se doter de la protection suprême du feu nucléaire. On peut débattre de la pertinence de ce but de guerre, mais du moins est-il cohérent – et légitime. En revanche, bien malin qui dira quel est le but de guerre de l’administration américaine. Les États-Unis n’avaient aucune raison impérieuse de s’en prendre aujourd’hui à l’Iran, et pour eux cette guerre ne satisfait à aucun des critères de la guerre juste, ce qui se reflète dans l’opinion largement négative des Américains. Trump lui-même se contredit sans cesse, parfois dans une même phrase. Deux choses surnagent du salmigondis qui lui tient lieu de discours : le prix de l’essence à la pompe ; et le refus de mettre des « bottes sur le terrain », dont sa base, et le peuple américain en général ne veulent pas. Les deux avec en ligne de mire les élections de mi-mandat. Or, aucune guerre de se gagne de cette manière. Les Iraniens ayant trouvé la parade idéale – le blocus du détroit d’Ormuz couplé à la régionalisation du conflit –, Trump a déjà virtuellement perdu son pari. En passant soit dit, il prétend que personne ne l’a averti que les Iraniens fermeraient le détroit. Mais si, on le lui a dit, notamment son propre chef d’état-major, le général Cain…
5. Que fera Netanyahou ? Sur le front iranien, il fera ce que Trump lui dira de faire. J’ignore si les tentatives désespérées de ce dernier de revenir à la table des négociations déboucheront sur un compromis quelconque, forcément boiteux. Mais Netanyahou n’aura d’autre choix que de s’y plier. Partenaires égaux des Américains sur le champ de bataille, les Israéliens ne sont plus que leurs vassaux dans l’arène politique.
Sur le front libanais, en revanche, Israël a davantage de marge de manœuvre. L’effet heureux, si j’ose dire, de l’intervention du Hezbollah à la suite de l’assassinat du Guide suprême le premier jour de la guerre, est d’avoir dressé contre lui l’État libanais et le gros de la population. Pour la première fois, le gouvernement de Beyrouth a osé mettre la milice chiite hors la loi et lui intimer l’ordre de se muer en un parti politique comme les autres. Mieux, il s’est dit disposé à entamer des négociations directes avec Israël. Le gouvernement Netanyahou fait la sourde oreille et Tsahal s’apprête à s’installer à demeure dans le Sud-Liban, comme au temps bénis de la « bande de sécurité » où elle a saigné dix-huit ans durant (1982-2000). Comme a dit le regretté Fouché, ce serait pire qu’un crime, ce serait une faute.







