Regards n°1123

Pessah 5786 : Habiter notre liberté, pas notre peur.

Pessah est un temps de l’année où nous nous souvenons et pendant lequel nous devons sans cesse rappeler que cette mémoire n’est jamais retour en arrière. C’est une mise à l’épreuve de notre présent. Nous racontons la sortie d’Égypte comme si nous y étions, non pour nous rassurer d’un passé révolu, mais pour interroger la réalité de notre liberté aujourd’hui. En effet, si l’Exode marque une rupture fondatrice, il ne nous offre aucune garantie. Il nous ouvre seulement un chemin.

Dans la Haggadah, une phrase effrayante traverse le texte : « En chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous détruire ». Longtemps nous avons voulu l’entendre comme un écho lointain, une trace d’un monde ancien. Nous avons cru que l’histoire avait changé de nature, que la vulnérabilité juive appartenait au passé, que la liberté conquise s’était enfin transformée en sécurité durable. Mais le réel, une fois encore, nous rappelle à sa complexité. Quelque chose de notre fragilité a persisté, s’est transformé et réapparaît là où on ne l’attendait plus.

Gardons-nous bien d’éluder cette tension. Car elle est au cœur même du message de Pessah. Notre esclavage en Égypte ne s’est jamais résumé à la contrainte physique. Il était aussi une dépossession : dépossession de la capacité des hébreux à se projeter, à agir, à exister sans peur constante. En cela, le message nous parle encore car la liberté dans nos sociétés peut apparaitre parfois incertaine ou fragile lorsque nous faisons face à un danger que nos réflexes historiques perçoivent comme existentiel.

S’impose alors à nous à travers le récit de Pessah une vérité plus exigeante : la sortie d’Égypte ne signifiait pas la fin de la vulnérabilité. Elle signifiait l’apprentissage de la liberté malgré elle.

Car être libre, ce n’est pas vivre à l’abri de toute menace.

Être libre, c’est refuser que la peur définisse notre horizon.

Être libre, c’est maintenir notre capacité d’action, de parole et de solidarité, même lorsque le sol semble moins stable.

Dans le contexte actuel de nos sociétés ce message doit se rappeler à nous. Là où les crispations identitaires et les violences symboliques s’intensifient et où l’antisémitisme nous afflige sous des formes renouvelées, cette exigence est d’autant plus pressante. Être fidèle à Pessah, ce n’est pas seulement se souvenir d’avoir été vulnérables. C’est refuser que cette vulnérabilité soit instrumentalisée pour justifier l’indifférence aux autres, le renoncement à l’universel. La mémoire de cette libération ne doit pas nourrir chez nous une obsession de la menace, mais une exigence pour la justice.

Car au fond, lorsque la Haggadah nous dit « En chaque génération, chacun a le devoir de se considérer comme étant lui-même sorti d’Égypte », elle nous enseigne une chose fondamentale. L’Égypte n’est pas seulement un lieu géographique mais également un pays psychique. C’est une illusion : celle que la sécurité peut remplacer la liberté, que la stabilité peut justifier la servitude, l’oppression ou l’injustice. En en sortant, nous n’avons pas accédé à une protection définitive. Nous avons appris à marcher dans l’incertitude mais portés par la promesse exigeante qu’est celle de la justice.

Alors cette année, Ma nishtana ?

Qu’est-ce que signifie être libre dans un monde incertain ? Peut-être la réponse tient-elle dans cette fidélité obstinée à ce que Pessah nous transmet depuis toujours : la liberté n’est jamais acquise. Mais elle reste toujours à portée de main, à condition de continuer à la construire en solidarité.

Hag Pessah Sameah !

« Le monde se tient sur trois choses : la justice, la vérité et la paix. »

Écrit par : Pierre Briand

Esc pour fermer

génocide
Du concept à l’accusation : comment faire d’Israël un État génocidaire
Qualifier Israël d’État génocidaire est devenu pour certains une évidence. Cette accusation repose largement sur une théorie en vogue dans(...)
Nicolas Zomersztajn
Société
extrême droite juife 1
Extrême droite : Les Juifs comme caution, Israël comme alibi
Le Vlaams Belang se veut aujourd’hui l’un des plus fervents défenseurs d’Israël et de la lutte contre l’antisémitisme en Belgique.(...)
Nicolas Zomersztajn
Politique, Antisémitisme
masculinisme
Masculininisme : quand la haine des femmes rencontre celle des Juifs…
De TikTok à YouTube, les nouveaux prophètes de la virilité séduisent des millions de jeunes hommes à travers le monde.(...)
Laurent-David Samama
Antisémitisme, Société
_Visuel ARTICLE REGARDS 2025-2026 (2)
La sélection estivale de Tamara Weinstock
Pour accompagner les longues journées d’été, Tamara Weinstock vous propose une sélection de livres à dévorer sous le soleil :(...)
Tamara Weinstock
Culture
livre samama
Poltava, New York et leurs fantômes
Dans Les Fantômes de Poltava (Éditions Héliopoles), Fabrice Lardreau remonte le fil d’une vie brisée par la guerre. À travers(...)
Laurent-David Samama
Culture
je lis nos coeurs
Tala Albanna et Michelle Amzalak, Nos coeurs invincibles, Correspondance entre une étudiante à Gaza et une étudiante en Israël, présentée par Dimitri Krier, Nouvel Obs/Flammarion, 165 p.
Pour comprendre quelque chose à la situation à Gaza et au conflit israélo-palestinien après les massacres du Hamas du 7
Henri Raczymow
Culture