Foisonnant, inventif et profondément humain, le documentaire Art Spiegelman : Disaster Is My Muse retrace le parcours exceptionnel du créateur de Maus, une œuvre majeure dont la portée résonne aujourd’hui avec une acuité particulière.
La rentrée cinéma s’ouvre avec un très beau portrait : celui d’Art Spiegelman. Dessinateur, écrivain, illustrateur, figure majeure de la contre-culture américaine, collaborateur aussi brillant que controversé du New Yorker, le créateur de Maus échappe à toutes les catégories. Une ironie pour celui qui a consacré sa vie à remplir des cases sans jamais s’y laisser enfermer.
À l’image de l’homme qui ne sépare pas sa vie de son œuvre, les documentaristes Molly Bernstein et Philip Dolin ont ingénieusement mêlé son passé au présent dans une riche mosaïque cinématographique : on l’écoute raconter son coup de foudre pour la bande dessinée à cinq ans, ses premiers dessins publiés à onze, puis, son implication dans le journal du collège, à la rédaction du lycée puis, sur la scène underground américaine des années 1960 et 1970. Ces années d’effervescences sont aussi marquées par le suicide de sa mère Anja, en 1968. Il a alors vingt ans.
Autour d’Art Spiegelman, les témoignages composent un véritable film choral. Famille, amis, complices de toujours, dessinateurs et jeunes auteurs retracent les grandes étapes d’un parcours hors norme. Le documentaire montre combien Spiegelman s’est construit au contact de mentors avant de devenir, à son tour, une source d’inspiration pour toute une génération. En 1980, il fonde avec son épouse, l’artiste française Françoise Mouly, la revue d’avant-garde RAW, publication devenue mythique, qui contribuera à redéfinir les contours de la bande dessinée contemporaine. Le documentaire consacre naturellement une large place Maus, récompensé en 1992 par un Prix Pulitzer spécial, une distinction alors inédite pour une bande dessinée. L’un des intervenants va jusqu’à placer l’ouvrage parmi les trois œuvres majeures consacrées à la Shoah, aux côtés de Si c’est un homme de Primo Levi et de Shoah de Claude Lanzmann.
L’invention d’un langage
Spiegelman revient sur la genèse de Maus, qui, au-delà de sa prouesse narrative, signe l’aboutissement d’un long cheminement, nourri de recherche familiales, graphiques et historiques ainsi que de rencontres décisives. Quatre années d’interviews, au forceps, de son père Vladek sur les camps de la mort précèderont ses questionnements sur la représentation des camps d’extermination en bande dessinée. Comment faire dialoguer mémoire intime, dessin et Histoire ?
Il puise dans diverses sources dont un cours mémorable du cinéaste Ken Jacobs, qui, en 1971, avait projeté d’anciens dessins animés mettant en scène chats et souris avant d’enchaîner avec des cartoons ouvertement racistes. Il emboite aussi le pas à Robert Crumb, maître de la bande dessinée underground, qui s’affranchit des codes de la BD destinée aux enfants pour en faire un territoire d’expression pour adultes.
Art Spiegelman dessine au stylo-plume sur du simple papier pour machine à écrire pour avoir la sensation d’écrire autant que de dessiner. Son geste artistique s’inspire des toiles de Max Beckmann, de George Grosz et de rendus de la gravure. Il passera treize années à travailler le récit de cet enfer, publiera des pages dans RAW, les éditeurs sont alors frileux. En 1986 enfin, le premier tome est publié. La presse le remarque. L’engouement du public le plonge dans une dépression. La seconde compilation sort en 1991.
En concevant Maus, Art Spiegelman aura, dans le fond et la forme, ouvert la voie au genre très prisé aujourd’hui du roman graphique où la « petite » histoire rencontre la « grande » Histoire. Marjane Satrapi et Persepolis et tant d’autres sont ses héritiers. Les librairies en présentent des rayons entiers.
Le film, porté par les notes jazzy de Michael Leonhart et par le chant entraînant des Comedian Harmonist dont on connaît le destin tragique, regorge des bulles lues par Spiegelman himself, de vidéos, de photographies, d’interventions de Françoise et de leurs enfants, en un pétillant patchwork. On entre dans le loft de l’artiste comme chez un vieil ami, avec sa bibliothèque repue, la table des amis et ses cigarillos, devenus, au fil du temps, électroniques. Art apparaît profond, libre et drôle.
Alors qu’il est question de la polémique provoquée par la censure, dans plusieurs établissements scolaires américains, de Maus – d’autres œuvres sont aussi concernées – Spiegelman exprime sa vive inquiétude devant les dérives autoritaires qu’il voit renaître aux États-Unis, mais cet homme, au vu de ses publications, n’est pas du genre à se laisser intimider.

Art Spiegelman : Disaster Is My Muse (2024)
Un film de Molly Bernstein et Philip Dolin, 1h38
Séance unique organisée par IMAJ le lundi 14 septembre à 19h au cinéma Aventure (Bruxelles)



