C’était la reine des caméras cachées, des happenings et des micros-trottoirs insolents. Marie S’infiltre, c’était le nom de scène de cette jeune femme qui s’incrustait dans les défilés, les meetings, ou les manifestations pour y créer scandale, dérision ou malaise. Mais en décembre 2025, elle a décidé de quitter définitivement son personnage et de reprendre son vrai nom. C’est donc Marie Benoliel qui nous propose son premier film, Daisy : une plongée dans la vie de sa grand-mère, entre l’exil de Tunisie et l’arrivée en France.
Chez Chanel, elle monte sur le podium, défile parmi les top models, puis se fait bousculer et insulter par les gracieuses demoiselles. Lors d’un meeting du Rassemblement National, elle grimpe sur l’estrade, marche calmement sur celle-ci en tendant deux doigts d’honneur au public, avant d’être violemment « escortée » dehors. Dans la Manif pour Tous (collectif fondé par des réseaux militants chrétiens pour s’opposer au mariage entre personnes de même sexe), elle se déguise en sorte de « Marie-Chantal » et, munie d’un faux ventre de femme enceinte, se livre à un micro-trottoir et imite les prières de rue des manifestants, avant d’aller troquer sa bannière d’infiltrée pour un drapeau arc-en-ciel. À Bruxelles, elle se promène, à la fois amusée et effarée, au milieu des étudiants ivres morts qui ont envahi la place du Sablon pour la Saint-V, puis entre dans un tram de la STIB pour demander au chauffeur où elle doit se rendre pour voir « les riches Français exilés fiscaux ».
Marie s’est aussi adonnée aux formats longs, avec des formes de documentaires sur la vie dans les banlieues en France, ou sur les influenceuses françaises installées à Dubaï. Et toujours, cet équilibre complexe entre faire sourire et montrer des choses qui ont du sens, comme lorsqu’en parallèle de ses échanges lunaires avec les influenceuses en question qui vivent dans l’opulence et sont fières de ne pas payer d’impôts, l’associé de Marie, Maxime Allouche, dit « Max », s’aventure dans les Labour camps crasseux qui servent de logements aux « travailleurs » étrangers dont les conditions de vie font davantage penser à de l’esclavage moderne.
Marie la culottée
Il faut du culot pour faire tout ça. Et ça tombe bien, Culot, c’était le titre qu’elle avait donné à son spectacle. Un show lui aussi en format long, où elle s’était donné pour mission de décoincer, chaque soir, son public, de lui donner le courage d’envoyer bouler toutes les injonctions sociales, les convenances et autres freins qui nous empêcheraient d’être « pleinement nous-même ». Il faut dire qu’après avoir fait de brillantes études à Sciences Po et en droit, elle a elle-même tout envoyé balader en découvrant le bonheur du théâtre et de la scène.
Elle ne met, d’ailleurs, jamais de limite à son désir. Marie a envie de faire des chansons ? Elle chante ! Elle n’est pas chanteuse ? Elle s’en fiche ! Si l’envie est là, qui pour l’arrêter ? Marie veut faire un peu de radio ? Va pour France Inter ! L’exercice lui fut difficile, car on attendait d’elle qu’elle fasse rire, alors qu’elle n’est pas humoriste, elle ne l’a jamais été. Marie est une artiste, inclassable, qui part dans tous les sens, qui parle vite et fort, qui peut taper sur les nerfs avec ce drôle d’accent un peu « aristo », qui peut émouvoir avec cette hyper-sensibilité qui l’amène très souvent à pleurer sur scène ou en interview. Bref, Marie est une personnalité clivante.
Mais depuis le 7 octobre 2023, Marie énerve pour une autre raison. En novembre 2023, elle publie une vidéo : « Je suis juive arabe ». Une manière de rappeler comment on peut avoir un pied dans deux cultures, et de rappeler aussi des éléments historiques que beaucoup aiment laisser sous le tapis. « En 1967, ma famille a dû partir de Tunisie car des émeutes ont éclaté pendant la guerre des Six Jours. Mon grand-père s’est fait lyncher par une foule, qui criait ‘‘Israël assassin’’ et ‘‘mort aux Juifs’’. On a brûlé son usine en même temps qu’on brûlait la Torah. ». Dans la vidéo, elle s’indignait également d’une montée visible de l’antisémitisme et de l’incapacité de certains à employer le mot « terroriste ».
Sur un plan plus général, Marie s’est peu exprimée sur le sujet, à l’exception de cette vidéo et de son spectacle Culot, dans lequel, au milieu des deux heures de scène, elle évoquait quelques instants le conflit sous le prisme des clichés sur les deux « camps » de supporters, coupant la salle en deux pour tourner en dérision le clivage de la société sur ce thème et… appeler à la paix.
Personne ne peut reprocher à la comédienne un militantisme, des déclarations fracassantes ou des positions radicales. Pourtant, ces quelques éléments ont vraisemblablement été suffisants pour que la haine surgisse. Les commentaires se sont faits de plus en plus hargneux sur les réseaux sociaux, et lorsqu’en juillet 2025, elle s’installe à une terrasse de café à Marseille, trois individus se mettent à crier « Vive la lutte du peuple palestinien », tout en criant le nom de la jeune artiste et en chahutant. Comme toujours, au lendemain, on a eu droit aux concours de mauvaise foi, « est-ce qu’on peut vraiment dire que c’est de l’antisémitisme ? », « d’ailleurs, est-ce qu’elle ne fabule pas un peu ? Qui dit que c’est à elle que ça s’adressait ? »
Redevenir une Benoliel
Marie a dit au revoir à Mademoiselle S’infiltre. Son personnage lui a donné une notoriété, lui a permis d’exprimer certaines choses, mais elle en avait fait le tour. Il était temps de redevenir une Benoliel, et surtout, de faire ce qui lui trottait dans la tête depuis longtemps : un film sur l’histoire de sa grand-mère, et le déchirement de cette dernière d’avoir dû quitter sa Tunisie tant aimée.
Et là encore, ça ne plaît pas à tout le monde. Et la tenue des commentaires est intéressante. Certains éléments semblent revenir systématiquement, comme l’appropriation culturelle et l’accusation d’orientalisme, autrement dit : Marie ne serait qu’une « blanche » occidentale tentant de voler une culture arabe qui n’est pas la sienne. Certaines personnalités publiques se sont même jointes à la fête, puisque la chanteuse Camélia Jordana a très élégamment commenté sous une vidéo où Marie chantait une chanson de son film : T’as déjà vu un psy ? Un trait d’esprit brillant en appelant souvent un autre, l’humoriste Florence Mendez a renchéri « oui mais il était sourd ». S’il est amusant de voir des chantres de la « sororité » se livrer à ce qui n’est ni plus ni moins que la version adulte du harcèlement scolaire mené par les lycéennes en mal d’attention, la haine suscitée a tout de même de quoi interloquer.
Derrière ce film et ces reproches d’appropriation culturelle, derrière l’histoire de Daisy Taieb, la grand-mère de Marie, il y a l’histoire de centaines de milliers de familles, et l’histoire d’un tabou qui dérange visiblement beaucoup certains milieux : l’exil des Juifs du monde arabo-musulman. Dans tout le Maghreb, mais aussi en Irak, en Iran, en Egypte, il y avait des communautés juives partout. Chassées par les pogroms, lassées de la dhimmitude qui s’éternisait dans les lois ou dans les mœurs, elles ont fui. Certaines sont allées en Israël, beaucoup en France ou ailleurs en Europe.
Longtemps, le Juif fut considéré comme un étranger pas très blanc, et l‘orientalisme, dont certains semblent accuser Marie, comprenait une vision érotisée et caricaturée de la « femme juive », présentée comme cette créature envoûtante à la chevelure très sombre et aux traits exotiques qui captivait les hommes et les séduisait, bien souvent pour les manipuler ensuite. La littérature française regorge de ce genre de portrait (chez Drumont, mais aussi Lamartine, et même chez ce cher Zola). Mais aujourd’hui, à l’heure où certains milieux militants s’échinent à imposer à l’imaginaire collectif que le Juif serait plus blanc que blanc (et que donc (a) il n’a rien à faire au Moyen-Orient et (b) il n’a pas droit à sa carte de membre de racisé), il est très embêtant de montrer que, non seulement, ce narratif est faux, mais qu’en plus, les Juifs ont été chassés de pays dans lesquels ils vivaient depuis des siècles.
De façon répétée à travers le temps, le Juif doit toujours être le méchant de l’Histoire. S’il était trop coloré et pas assez blond autrefois, le voilà aujourd’hui bien trop blanc pour avoir le droit de se plaindre de discriminations. Mais il y a plus encore : Le refus maladif d’accepter les liens historiques millénaires entre le peuple juif et la terre d’Israël, et plus largement, entre le peuple juif et le monde oriental. Il faut, coûte que coûte, présenter le Juif comme un colonisateur européen qui, à la façon des Espagnols, des Français ou des Anglais, serait venu un jour planter son drapeau et importer sa langue dans une région du monde qui lui était étrangère. Regarder en face que le judaïsme a non seulement toujours existé en Orient, mais est également né là-bas, est devenu insupportable.
Le film de Marie, sobrement titré Daisy, sera projeté en octobre prochain à Bruxelles et, au-delà de son récit personnel familial, de l’angle artistique qu’elle aura choisi, des chansons, du style qui plaira ou non, le sujet qu’elle y traite est important. Car ce silence sur la disparition du monde séfarade est pesant et doit être brisé. Nous avons tous de coutume de blaguer sur cette opposition caricaturale entre l’ashkénaze dépressif et le si joyeux et « sonore » séfarade. Mais en réalité, il est une mélancolie collective qui unit toutes les âmes juives, d’où qu’elles viennent : la fragilité du déraciné.





