À l’approche des élections, Yoav Segalovitz, un ancien policier qui a dirigé l’unité chargée de la lutte contre la grande criminalité, devrait rejoindre le parti islamiste Ra’am. Un rapprochement inédit qui pourrait bouleverser la place des Palestiniens citoyens d’Israël dans le jeu politique.
Le 1er février 2026, des bus de Nazareth, de Jisr az-Zarqa ou encore de Shfaram ont pris la route de Tel-Aviv. Des milliers de Palestiniens citoyens d’Israël sont venus faire entendre leur voix au cœur de la plus grande ville du pays. Rejoints par des citoyens juifs, ils étaient au total près de 40.000 à demander une solution à la violence criminelle qui gangrène la société arabe israélienne. On a pu assister à des rencontres inhabituelles sur la place Habima, point de ralliement traditionnel des manifestations pour la libération des otages. Des opposants au gouvernement de Benjamin Netanyahou et des familles palestiniennes venues du nord d’Israël se sont mélangés dans une manifestation qui ne ressemblait en rien à celles tenues habituellement dans la ville blanche. Devant la foule, un groupe d’adolescents scandait en arabe : « La police, la police, le sang arabe n’est pas bon marché », au rythme des tambours joués par des Juifs. Les manifestants agitaient des drapeaux noirs, devenus le symbole principal du mouvement naissant contre la criminalité dans les communautés arabes. D’autres pancartes affichaient en anglais « Arab Lives Matter », reprenant la formule du mouvement américain « Black Lives Matter ».
Pourtant, six mois après cette manifestation historique, rien n’a changé. Depuis le début de l’année, la violence criminelle tue en moyenne cinq Palestiniens citoyens d’Israël chaque semaine sans que la police, sous la direction du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir, n’agisse. En effet, seules 12 % des enquêtes sur les homicides touchant les Palestiniens citoyens d’Israël sont résolues. Ce sujet est en tête des préoccupations de cet électorat à l’approche des élections. Selon un sondage du Jewish People Policy Institute datant de juillet, 73% des électeurs arabes israéliens considèrent que la violence au sein de leur société est l’enjeu principal du scrutin.
Face à ce problème, le parti islamiste Ra’am offre une approche innovante. Il propose d’intégrer, dans ses rangs, un député juif, Yoav Segalovitz. Au sein du gouvernement Bennett-Lapid, cet ancien policier de carrière était vice-ministre de la Sécurité intérieure, responsable notamment de la violence dans la société arabe israélienne. Alors que le nombre d’homicides dans ce secteur de la société n’a cessé d’augmenter depuis 2018, il n’a reculé qu’une seule fois, sous son mandat. En 2022, les meurtres y ont chuté d’environ 16 %, avant de repartir à la hausse dès son départ, jusqu’à un record de 252 victimes en 2025.
Un tabou brisé
Pourtant, la démarche de Yoav Segalovitz dépasse de loin les enjeux sécuritaires. En rejoignant Ra’am, il serait le premier Juif sioniste à rejoindre un parti représentant les Palestiniens citoyens d’Israël. Son adhésion à un parti islamiste briserait un tabou qui existe depuis 1948. Dans une interview, l’ancien policier a fait le parallèle entre le gouvernement israélien et l’hôpital Soroka de Beer Sheva. Selon lui, cette institution est un modèle pour Israël. Juifs et Bédouins, médecins comme patients, partagent le même destin sans jamais brandir leur identité. Chacun y est simplement israélien. Il rêve de transposer cette réalité à l’ensemble de la société et de briser le schéma qui exclut une population entière des décisions de l’État.
Derrière ce discours, le projet épouse le pragmatisme de Ra’am. Depuis des années, Mansour Abbas mise sur l’intégration politique plutôt que sur la contestation pour améliorer le quotidien des Palestiniens citoyens d’Israël. Il s’inspire ainsi de la stratégie des partis ultra-orthodoxes et souhaite profiter du poids de la minorité qui l’élit pour défendre ses intérêts pragmatiques, avant toute considération idéologique. Cette stratégie s’inscrit dans l’héritage du fondateur du mouvement, Abdallah Nimar Darwish. Ce dernier avait progressivement fait de la participation aux institutions israéliennes le principal levier d’action de son parti. Accueillir la personnalité juive la plus populaire du secteur arabe, connue pour sa lutte contre le crime organisé, prolongerait donc naturellement cette logique. Mais l’ambition va désormais plus loin : il ne s’agit plus seulement pour Ra’am de participer à une coalition dominée par des partis juifs, comme en 2021 mais d’intégrer, pour la première fois, une personnalité juive sioniste afin d’incarner la capacité des Juifs et des Palestiniens à gouverner ensemble.
Pour autant, l’accord n’est pas encore atteint, il reste un obstacle central qui conditionne tout le reste. Segalovitz ne franchira le pas que si Ra’am reconnaît explicitement Israël comme un État juif et démocratique et s’il soutient un service civil national pour les citoyens palestiniens, conçu comme une alternative au service militaire. C’est ici que ressurgit une prise de position, jusque-là surtout symbolique, de Mansour Abbas. En décembre 2021, alors que Ra’am participait au gouvernement Bennett-Lapid, son dirigeant avait rompu avec la position traditionnelle des partis arabes en affirmant qu’Israël “est né en tant qu’État juif” et “le restera”. Là où les autres partis arabes défendaient plutôt l’idée d’un “État de tous ses citoyens”, Abbas déplaçait le débat. Le rôle du politicien palestinien en Israël n’était plus de contester l’identité de l’État, mais de se battre pour la place et les droits de sa minorité palestinienne.
Cinq ans plus tard, cette déclaration pourrait devenir le socle d’une nouvelle étape de la démocratie israélienne. L’entrée de Segalovitz transformerait une reconnaissance jusque-là essentiellement politique en choix pratique. Ra’am ne se contenterait plus d’accepter l’existence d’un État juif, il intégrerait en son sein un responsable qui se définit ouvertement comme sioniste. L’acceptation du service civil pousserait encore plus loin cette logique, en associant davantage les citoyens arabes aux obligations collectives de l’État.
Redevenir le faiseur de roi
Après les élections de 2021, Mansour Abbas était courtisé de toutes parts notamment par Benjamin Netanyahou. Il avait finalement apporté son soutien au gouvernement Lapid-Bennett. Aujourd’hui, il pourrait renouveler cette stratégie. Les sondages donnent en effet une cinquantaine de sièges au bloc de Netanyahou, tandis que les partis juifs de l’opposition oscillent autour de 58 à 60 sièges, sous la majorité de 61 nécessaires pour gouverner. Ra’am pourrait donc, une nouvelle fois, détenir les voix permettant de faire ou défaire une coalition.
L’arrivée de Segalovitz pourrait renforcer cette position. Un récent sondage de la chaîne Channel 13 crédite Ra’am de sept sièges avec lui, contre cinq dans la plupart des enquêtes précédentes. Six seraient élus par des Arabes et un par des Juifs. Son principal apport serait donc de mobiliser davantage un électorat arabe dont la participation est traditionnellement plus faible, notamment grâce à sa popularité acquise dans la lutte contre la criminalité. Quelques électeurs juifs de gauche pourraient également franchir le pas.
Pourtant, le véritable enjeu se situe après le scrutin. Depuis le 7 octobre 2023, la participation d’un parti arabe au gouvernement est redevenue politiquement difficile à défendre auprès de l’électorat israélien. Bennett affirme qu’il n’existe plus de mandat pour un gouvernement dépendant des partis arabes, Lapid exclut lui aussi cette possibilité et Lieberman assure désormais que Ra’am ne peut être un partenaire de coalition. Seul Gadi Eisenkot laisse clairement la porte ouverte. Pourtant, Bennett, Lapid et Lieberman ont tous gouverné avec Ra’am en 2021-2022.
L’intégration de Yoav Segalovitz pourrait changer l’équation. Ancien haut responsable de la police, sioniste et issu du centre politique, sa présence rendrait plus difficile la délégitimation de Ra’am comme parti islamiste étranger au projet israélien. L’objectif est donc de transformer des voix aujourd’hui difficiles à intégrer dans une majorité en voix capables de déterminer le prochain Premier ministre.
C’est donc moins le nombre de sièges gagnés par Ra’am que leur légitimité politique qui pourrait faire la différence. Le pari d’Abbas consiste à rendre son parti suffisamment acceptable pour qu’aucun dirigeant du centre ne puisse écarter ses voix tout en prétendant vouloir remplacer Netanyahou. Celui de Segalovitz est complémentaire : démontrer qu’un responsable sioniste peut défendre les intérêts de la minorité palestinienne sans renoncer à son identité politique. L’expérience reste fragile et pourrait se heurter aux résistances des deux camps. Mais si elle réussit, Ra’am ne serait plus seulement le parti arabe indispensable à une majorité faute de mieux. Il pourrait devenir le lieu où s’expérimente une autre forme de participation des Palestiniens citoyens d’Israël au pouvoir, non plus en soutenant un gouvernement juif de l’extérieur, mais en contribuant directement à sa formation et à sa direction.






