Regards n°1128

De Qusra à l’Altalena : quand l’État israélien affronte son propre camp

Pendant plus d’une semaine, quelques dizaines de colons ont défié l’armée israélienne, assiégeant une maison palestinienne près de Qusra, en Cisjordanie. Quelques jours plus tard, l’épave de l’Altalena, navire de l’Irgoun bombardé en 1948 sur ordre de David Ben Gourion pour imposer l’autorité du jeune État aux milices, refaisait surface. Deux épisodes sans commune mesure, mais un même dilemme : celui d’un État confronté aux radicaux de son propre camp.

Sur les hauteurs de Cisjordanie, en bordure de la ville de Qusra, un drapeau américain flotte sur une maison assiégée. Accroché à la façade, étoilé de rouge, de blanc et de bleu, il fait ici moins figure d’emblème que de rempart. Autour de la bâtisse, de jeunes colons s’activent. Ils ont installé un campement de fortune à quelques mètres de l’entrée, avec des chaises, des matelas et de quoi tenir plusieurs jours. Ils y prient, mangent et dorment, occupant les abords de la maison presque sans interruption. De temps en temps, une patrouille de l’armée israélienne apparaît et leur demande de s’éloigner. Ils se dispersent alors brièvement, avant de revenir une fois les soldats partis.

En quelques jours, ce siège improvisé a attiré les regards du monde entier. De Washington au Vatican en passant par l’ONU, chacun y est allé de son communiqué condamnant le siège. Les collines de Qusra, brûlées par le soleil méditerranéen et les vents du désert, habituellement calmes, sont devenues le théâtre d’un bras de fer entre colons et Palestiniens en Cisjordanie. Reste un acteur dont le rôle demeure difficile à comprendre : l’armée israélienne. Omniprésente dans le décor, elle dispose de tous les moyens pour mettre fin au siège, sans que ses interventions n’en changent réellement le scénario. Par manque de volonté ou de capacité, ce rôle illustre surtout la perte de contrôle d’Israël sur les « jeunes des collines », une mouvance radicale que l’État a longtemps tolérée, et parfois favorisée, dans sa politique d’expansion en Cisjordanie.

La scène pourrait sembler périphérique dans un pays en pleine campagne électorale. Elle renvoie pourtant à l’une des questions les plus anciennes de l’histoire politique israélienne : jusqu’où l’État est-il prêt à aller pour imposer son autorité à ceux qui prétendent agir au nom du même projet national que lui ? Quelques jours après les événements de Qusra, cette question a pris une résonance particulière. À vingt kilomètres des côtes israéliennes, des recherches ont permis de localiser l’épave de l’Altalena, le navire de l’Irgoun transportant 800 migrants juifs et contenant une importante cargaison d’armes, coulé en juin 1948 sur ordre de David Ben Gourion lors d’un affrontement avec les combattants de cette milice dirigée par Menahem Begin. Deux épisodes séparés de 78 ans, sans commune mesure dans leur violence, mais reliés aujourd’hui par une même interrogation : celle du monopole de la force et de la capacité de l’État israélien à l’imposer à son propre camp.

À Qusra, un État qui hésite à imposer son autorité

Tout commence le dimanche 9 août, à la périphérie de Qusra, au sud de Naplouse. Des colons israéliens s’installent autour de plusieurs maisons palestiniennes isolées, notamment celles des familles Abu Ridi et Hassan. Des images de surveillance les montrent arrachant un mur de pierres pour barrer la route. Sept personnes se retrouvent prises au piège, tandis que l’eau et l’électricité sont coupées. Selon les habitants, les colons tentent également de forcer un portail, lancent des pierres et leur demandent de partir.

L’armée israélienne est alertée, mais les premiers soldats dépêchés sur place ne dispersent pas le groupe. Pire, une vidéo les en train de prier avec certains des colons. Le secteur est déclaré « zone militaire fermée », empêchant journalistes et habitants d’accéder aux maisons, sans que l’interdiction semble s’appliquer aux colons. Il faut attendre le 11 août pour qu’une ambulance puisse apporter des vivres et évacuer un enfant.

Le lendemain, le général Avi Bluth, commandant de la région militaire Centre, se rend sur place et ordonne l’évacuation du campement. Des affrontements éclatent entre colons et forces de sécurité qui utilisent grenades assourdissantes et gaz lacrymogène. L’armée sanctionne également les soldats filmés avec les colons. Mais l’intervention ne met pas fin au siège : une douzaine de colons restent dans le secteur et continuent d’entraver l’accès aux propriétés. Le 17 août, Loui Ridi, Palestino-Américain dont la famille possède l’une des maisons, parvient finalement à la rejoindre. Le lendemain, il y hisse le drapeau américain.

Ce drapeau résume à lui seul l’évolution de l’épisode. En quelques jours, le siège de quelques habitations isolées est devenu un problème diplomatique pour Israël. L’ambassadeur américain Mike Huckabee a qualifié les colons impliqués de « terroristes israéliens » et leurs actions de « criminelles ». Le pape Léon XIV a lui aussi dénoncé les violences répétées contre les civils palestiniens. Mais l’affaire de Qusra pose surtout une question intérieure. Israël dispose en Cisjordanie de tous les moyens sécuritaires nécessaires. Pendant plus d’une semaine, cet appareil n’est pas parvenu à éloigner durablement quelques dizaines de jeunes colons de trois maisons palestiniennes.

Cette impuissance apparente est aussi le produit d’une relation ambiguë entre l’État et les « jeunes des collines ». Pendant des années, les autorités ont toléré une zone grise autour des avant-postes non autorisés, officiellement illégaux mais parfois protégés, raccordés puis régularisés. Des groupes militants ont ainsi appris qu’une présence illégale pouvait finir par produire un fait accompli. Mais une partie de cette mouvance semble désormais s’émanciper de ceux qui l’ont longtemps tolérée. À Qusra, le défi vise directement l’État. Des colons refusent d’obéir aux soldats, reviennent après leur évacuation et affrontent les forces de sécurité.

Les chiffres montrent que le phénomène dépasse Qusra. Selon des données de l’appareil sécuritaire israélien, 660 actes de « criminalité nationaliste » commis par des colons ont été recensés au premier semestre 2026, contre 405 un an plus tôt, soit une hausse de 63 %. Les attaques visant les forces de sécurité israéliennes ont elles-mêmes progressé de 50 %. La violence ne se développe donc plus uniquement à la frontière entre colons et Palestiniens, elle commence aussi à se retourner contre les institutions israéliennes lorsqu’elles tentent d’imposer des limites.

L’Altalena, un précédent fondateur

À 503 mètres de profondeur, à une vingtaine de kilomètres du littoral israélien, repose encore entier l’Altalena coulé il y a 78 ans. Après plusieurs mois de recherches financées par le ministère du Patrimoine, des relevés sonar ont permis de localiser l’épave du navire, devenu l’un des grands symboles politiques de l’histoire israélienne. En juin 1948, quelques semaines après la création de l’État, le navire arrive chargé d’armes destinées à l’Irgoun de Menahem Begin. Alors que le nouvel État cherche à intégrer les différentes milices au sein de Tsahal, David Ben Gourion exige que ces armes passent sous le contrôle de l’armée. Le bras de fer dégénère. L’Altalena est finalement bombardée au large de Tel-Aviv. Seize membres de l’Irgoun et trois soldats de la jeune armée israélienne sont tués. Begin ordonne pourtant à ses hommes de ne pas riposter, évitant que l’affrontement ne dégénère en guerre civile.

Depuis, l’Altalena est devenu bien davantage qu’un épisode militaire. Pour une partie de la droite israélienne, elle symbolise la répression de la droite israélienne par l’establishment travailliste de Ben Gourion. Dans le récit inverse, elle incarne l’acte fondateur par lequel le nouvel État impose son autorité aux milices et affirme qu’aucune organisation politique, même engagée dans le combat sioniste, ne peut conserver sa propre force armée. Entre les deux récits, la décision de Begin de ne pas prolonger les combats est devenue un symbole de retenue face au risque de guerre civile.

L’Altalena n’avait d’ailleurs pas attendu d’être retrouvé pour revenir dans le débat politique israélien. Ces derniers mois, à mesure que les tensions internes s’accentuaient à l’approche des élections, son nom était régulièrement invoqué comme une mise en garde contre le risque de voir différents camps politiques contester l’autorité de l’État. Le symbole avait notamment resurgi autour des violences de colons en Cisjordanie. Après le siège de Qusra, certains commentateurs avaient posé la question en référence directe à 1948 : « Que ferait Ben Gourion ? »

Le parallèle a évidemment ses limites. Quelques dizaines de jeunes des collines ne sont pas une milice armée susceptible d’affronter l’armée d’un État à peine né. Mais le contraste reste frappant. En 1948, Ben Gourion avait choisi de risquer l’affrontement avec l’Irgoun pour imposer le monopole de la force. À Qusra, 78 ans plus tard, un État infiniment plus puissant hésite à exercer cette même autorité face à quelques dizaines d’extrémistes. Le problème n’est donc pas celui de ses moyens, mais de sa volonté de les employer contre une mouvance issue de son propre camp, dont il a longtemps toléré, et parfois facilité, l’implantation. La redécouverte de l’Altalena remet ainsi au cœur du débat un principe posé dès la naissance d’Israël.

Écrit par : Jérémie Renous

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