Regards n°1128

Le Ciel de Samuel, ou comment chacun se reconstruit

Parmi les millions de victimes de la Shoah, il est des groupes de personnes fort peu connus du grand public, bien que très documentés dans les livres d’Histoire, et même représentés au cinéma (comme l’excellent Fils de Saul) : les Sonderkommandos des centres d’extermination. Leur tâche était de « préparer » les déportés avant leur entrée dans les chambres à gaz pour ensuite trier leurs effets personnels et ramasser les corps pour les brûler. Il s’agit évidemment d’un sujet particulièrement difficile à aborder avec un public non averti, et c’est là que la fiction montre toute son utilité.

La fiction permet d’adoucir la forme, de rentrer dans la vie d’un personnage de façon à la fois précise et harmonieuse, de mettre un bon mot ou un peu de légèreté à certains endroits, afin que le lecteur ou le spectateur ne se referme pas comme une huître devant l’horreur du récit. La respiration du roman ou du film est la « soupape » qui manque au documentaire ou au livre d’Histoire et vient le compléter par un investissement émotionnel supplémentaire.

Autrice de plusieurs ouvrages, dont un sur le génocide des Tutsis, Sylvie Stuer a choisi le roman pour traiter le thème si dur des Sonderkommandos et, plus largement, de la Shoah. En 2003, cette journaliste de formation a eu la possibilité de visiter les sites d’Auschwitz-Birkenau en compagnie du rescapé Charles Baron. Depuis, le sujet n’a plus quitté ses réflexions. Ayant à cœur de décortiquer les racines de l’antijudaïsme, mais aussi les rapports entre judaïsme et christianisme, l’usage du roman viendra, là aussi, à sa rescousse. Dans son nouveau livre Le Ciel de Samuel (Éditions L’Harmattan), Sylvie Stuer a ainsi construit un arbre généalogique fait de couples mixtes, d’héritages métissés, de conflits familiaux et de mélanges réussis. Raconter une famille mixte, raflée comme toutes les autres, c’est, bien sûr, rappeler le caractère éminemment racial du programme nazi ; personne ne se préoccupait de savoir qui pratiquait ou non : s’il y avait « du sang juif » dans les veines, c’était suffisant pour être exécuté. Mais l’utilisation, comme contexte des protagonistes, d’une famille à la fois juive et chrétienne permet aussi, au moment d’aborder les aspects philosophiques du questionnement face à l’horreur, de parler un langage plus large.

Et de fait, alors que certains personnages restent assez attachés à la religion ou à Dieu, d’autres se questionnent. David, le père du narrateur, était tout jeune homme pendant la guerre. Un temps caché, il sera raflé et envoyé rejoindre son père, Samuel, déporté à Birkenau et devenu Sonderkommando, rôle terrible que David devra, lui aussi, endurer. De culture mixte judéo-chrétienne, David se raccroche à la théologie pour vivre avec le souvenir de son traumatisme, là où son fils, Samy, plus ancré dans le monde actuel, et dessinateur de presse, donc évidemment sensible à la liberté fondamentale que garantit la laïcité, le questionne, à la manière d’un lecteur perplexe.

Fâchés avec Dieu

On le sait, la Shoah a dessiné d’immenses lignes de fracture parmi les survivants et descendants de survivants. Il y a ceux qui se sont jetés dans une grande piété en pensant trouver du sens dans une monstruosité que rien de rationnel ne peut expliquer. Et il y a ceux, nombreux, qui se sont fâchés avec Dieu. Les blagues juives sur la non-intervention divine sont nombreuses. Comme celle qui raconte comment Moshe et Simon se rencontrent à New York, vingt ans après la guerre, et se remémorent ce qu’ils ont traversé en Europe. Inévitablement, ils en viennent à parler de leur déportation et se mettent à faire de l’humour noir sur l’extermination des leurs. Dieu, qui passait par-là, entend ça et leur fait le coup de la grosse voix : « Comment osez-vous blaguer sur un sujet pareil ?! Ça n’a vraiment rien de drôle ! » Simon lève alors les yeux au ciel et lui répond : « Tu ne peux pas comprendre, il fallait y être ! »

Dans la même veine, il y a cette histoire décrivant un petit groupe de Juifs, dans une cache, qui prie en murmurant. À mesure que la prière se déroule, la ferveur monte (aidée par le désespoir), et les hommes commencent à prier à voix haute. C’est alors que le rabbin, caché avec eux, les interrompt en faisant de grands gestes « Chuuut ! » Puis, il pointe son index vers le haut pour indiquer le ciel et murmure « Il pourrait se souvenir qu’il reste des Juifs à déporter ».

Si en lisant ces quelques lignes vous avez pensé « je la connaissais autrement, elle l’a mal racontée », c’est parce que ces blagues existent sous mille formes et variantes et que les blagues juives qui s’en prennent à Dieu sont légion. Pour beaucoup de Juifs ashkénazes, Dieu est mort dans les chambres à gaz. Il n’y a rien à opposer à cela ou à argumenter. Tout comme on ne peut mépriser ceux qui ont tenté de se relever en perpétuant ce pourquoi les leurs avaient été assassinés.

Se fâcher avec Dieu ? Ou se réconcilier avec lui en se disant qu’après tout… « peut-être avait-Il piscine, le jour où toute ma famille a été gazée ? » Ne plus vouloir entendre parler de « toutes ces bondieuseries » parce que, devant six millions de morts, cela semble complètement déplacé ? Ou, au contraire, se dire que s’ils sont tous morts et que le judaïsme disparaît totalement lui aussi, « ils auront vraiment gagné » ? Au risque de sonner un peu trop rabbinique, tout le monde a raison, puisque personne n’a tort. Il n’y a pas de bonne réponse, chacun fait avec ses outils pour continuer à vivre, pour ne pas se perdre au milieu de vieux fantômes, pour ne pas haïr le monde entier, ou simplement ne pas devenir fou.

De la même manière, il y a ceux qui parlent, parfois même beaucoup, et ceux qui se sont enfermés dans un mutisme qui ne les a plus jamais quittés. Pour certains, il a fallu un déclic pour qu’ils se mettent à raconter. En 1976, Simone Veil inaugure un hôpital. À cette occasion, elle doit manipuler du ciment et une truelle sur un petit socle symbolique, placé là pour l’occasion. Complimentée amicalement sur son doigté par un représentant qui se trouve à ses côtés, elle lâche, sans crier gare, « oui j’ai fait ça en déportation, alors je fais ça très bien » Cette petite phrase a fait l’effet d’un coup de tonnerre et pétrifié tous les dignitaires présents, car c’était la première fois que la Ministre dévoilait au grand public avoir été en camp d’extermination. On ne parle pas. Jusqu’au déclic, comme dans tout traumatisme.

Dans le roman de Sylvie Stuer, le survivant et ex-Sonderkommando, David, « s’était tu des années durant, pour ne pas embêter son monde ». Une phrase terrible, qui sonnera familière à de nombreuses familles juives. Et David a décidé de raconter, tout comme son père, et fort heureusement pour lui, il a trouvé des oreilles prêtes à l’écouter. Ce qui donne lieu à une longue enquête, particulièrement prenante, faite de récits, de témoignages, de bouts d’informations recoupées entre mille et un intervenants, pour, enfin, remonter le fil des événements et savoir ce qui est vraiment arrivé à David et Samuel dans ce camp de l’enfer.

Lost in translation

Il est probable que les passages plus métaphysiques du livre parleront davantage à un public chrétien, mais c’est aussi l’intérêt de la démarche. Sensibiliser un public juif à la Mémoire de la Shoah n’a pas grand sens, il l’est déjà. En revanche, créer un roman autour d’une famille de culture mixte est peut-être une approche plus efficace pour toucher un lectorat mixte. Le rabbin Delphine Horvilleur utilise une très jolie expression pour parler du dialogue interconfessionnel ou interculturel : le lost in translation. Il est des notions, des sensibilités et des rapports au monde intraduisibles à quelqu’un d’une autre culture ou confession. Ainsi, parler à un public non-juif et lui faire comprendre que « je suis juif mais je ne crois pas en Dieu », c‘est compliqué. Préciser que cette judéité vous est chère à cause de la Shoah qui a emporté toute votre famille, et que vous ne croyez pas en Dieu… « à cause de la Shoah qui a emporté toute votre famille », c’est tout aussi acrobatique.

Par conséquent, un arbre généalogique mixte peut s’avérer très utile dans la démarche éducative que le roman affiche très clairement. La spiritualité, le traumatisme et la reconstruction, le scepticisme vis-à-vis de la foi, la laïcité, les échanges et les concepts sont posés avec pédagogie.

L’attitude du fils de David parlera probablement à beaucoup d’enfants ou petits-enfants de survivants. Alors qu’ils discutent théologies juives et chrétiennes, David demande à son fils « En quoi crois-tu ? » et Samy lui répond « Je crois en toi, mon père. » Entre l’attachement aux racines, le souci du devoir de Mémoire et la quête de vérité, le roman déroule une enquête recoupant les fils tortueux du passé, où l’on cherche à découvrir ce qui est réellement arrivé à David et son père. Mais le fil rouge philosophique du livre est aussi et surtout un questionnement sur comment se reconstruire, et comment vivre en sachant que pareilles ignominies ont existé. Une lecture captivante et, au vu du thème abordé, étonnamment lumineuse.

Écrit par : Sarah Borensztein

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