Regards n°1128

Préciser la notion de génocide

Depuis le 7-Octobre, l’accusation de « génocide » envers Israël s’est imposée au cœur du débat public. Dans le dernier numéro de la revue Le Droit de Vivre, différents auteurs mobilisent l’histoire, le droit, la philosophie, la sociologie et la science politique pour préciser les contours de la notion complexe de « génocide ». Ce qui leur permet ensuite d’interroger les usages politiques et militants d’une qualification juridique et historique devenue une puissante arme de disqualification morale.

Lors de la conférence de presse organisée le 17 mai 2026, après la projection du film L’Être aimé (El ser querido) dans le cadre de la sélection officielle du Festival de Cannes, l’acteur espagnol Javier Bardem déclarait à propos de Gaza : « Un génocide y a été commis et continue d’y être commis. Le génocide est un fait. On peut le contester. On peut essayer de le justifier, de l’expliquer. C’est un fait. On peut être contre, ou on peut le justifier. Si on le justifie par son silence ou par son soutien, on est pro-génocide. » Pour Javier Bardem, le génocide n’apparaît plus comme une qualification qu’il faudrait établir, démontrer et discuter, mais comme un fait incontestable. Or, le génocide possède une signification précise. En droit, sa qualification suppose notamment d’établir l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel. L’idéologie exterminatrice, les objectifs poursuivis, les mécanismes de décision et la nature de la violence sont autant d’éléments essentiels que les historiens retiendront pour saisir la nature génocidaire de la séquence observée. Mais tout cela importe peu pour Javier Bardem : ce qui s’est produit à Gaza est un génocide, et même un génocide en cours. Quiconque ne l’évoque pas de cette manière ou exprime la moindre réserve quant à cette qualification est alors considéré comme complice des génocidaires israéliens.

Arme de disqualification morale

L’importance prise par cette accusation bien au-delà des cercles militants a conduit la rédaction du Droit de Vivre, revue de la LICRA, à consacrer son dernier numéro (N°697 – été 2026) à la notion de génocide. Sans jamais nier ni minimiser les horreurs de la guerre particulièrement meurtrière qu’Israël a mené contre le Hamas après le 7-Octobre, toutes les contributions de ce numéro s’efforcent de saisir la notion de génocide avec une rigueur historique, éthique et pédagogique à la lumière de l’accusation mondiale de génocide visant Israël devenue une redoutable une arme de disqualification morale.

Ce numéro du Droit de Vivre nous rappelle que la gravité d’une catastrophe n’abolit ni la précision ni la rigueur. C’est même lorsque les événements sont les plus terribles que ces exigences deviennent indispensables. Une guerre peut être disproportionnée, conduite de manière criminelle, comporter des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité sans être nécessairement un génocide. Les catégories ne sont donc pas disposées sur une simple échelle où seul le terme génocide désignerait le degré supérieur d’horreur. Si toute guerre provoquant des dizaines de milliers de morts et d’immenses destructions matérielles devait être appelée génocide, alors le concept finirait par perdre une grande partie de sa valeur analytique et deviendrait insignifiant.

Aucune des contributions de cette publication n’oublie que la notion de génocide est à la fois historique et juridique. Bien que la définition juridique du génocide soit demeurée inchangée depuis son adoption en 1948, sa portée et ses limites suscitent toutefois, aujourd’hui, de vifs débats face aux conflits contemporains, aux critiques doctrinales et aux usages politiques croissants de cette qualification. Tant l’invocation du concept de génocide que celle de la situation à Gaza soulèvent des tempêtes militantes qui finissent par contaminer la sphère juridique. En demandant à la Cour internationale de justice (CIJ), le 29 décembre 2023, de se pencher sur les violations éventuelles par Israel de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948, l’Afrique du Sud a entrainé évidemment le monde judiciaire dans son agenda politique.

Passion mondiale

Ni la CIJ ni la Cour pénale internationale (CPI) n’ont jamais retenu la qualification de génocide ; et pourtant l’accusation perdure, comme s’il fallait absolument que ce soit un génocide. Un désir troublant et malsain de génocide s’exprime au sein de l’opinion mondiale. Et à cet égard, les analogies avec la Shoah et la nazification d’Israël sont fréquentes. « Au cours de mon existence, je n’ai jamais vu une telle passion pour une qualification juridique. En général, on attend que les juges se prononcent sur la juste qualification. Là non, il y a une passion mondiale pour le mot ‘‘génocide’’ qui est sans précédent », fait remarquer François ZimmerayFrançois Zimeray, « Le seul génocide qui soit solidement établi, c’est celui du 7-Octobre », Le Droit de Vivre, N°697, été 2026, p.66, avocat et ancien ambassadeur de France pour les droits de l’Homme dans  « Ce mot n’est pas, simplement, prononcé, proféré. Il est savouré, comme un sirop qui soulage ce qui est en travers de la gorge, c’est-à-dire la Shoah et le passé colonial de l’Europe. En se positionnant comme anti-génocidaire, on solde les deux dettes de culpabilité occidentales sur le dos d’Israël. Il y a la une dimension philosophique, morale et presque psychanalytique. »

Pour ce faire, certains militants n’hésitent pas à gonfler les chiffres des victimes palestiniennes fournies par le Hamas et l’ONU. Par articles interposés, des observateurs et des médias ont fait circuler des statistiques fantaisistes qui ont irrigué les mobilisations anti-israéliennes. « Deux ‘‘experts’’ australiens (Richard Hil et Gideon Polya), battant tous les records et surclassant tout ce qui avait été fait avant eux, parviennent au chiffre salvateur de 680.000 morts à Gaza pour le 25 avril 2025 ; ceci quand les totaux officiels du Hamas et de l’ONU s’élevaient à 52.418 à la même date », relève l’historien israélien Simon EpsteinSimon Epstein, « Les morts de Gaza au cœur d’une surenchère des chiffres », Le Droit de Vivre, N°697, été 2026, pp.82., dans l’article qu’il consacre aux chiffres fortement gonflés des morts à Gaza. « Hil et Polya ne s’arrêtèrent d’ailleurs pas là. Ils précisèrent que ce chiffre de 680.000 comprenait 380.000 enfants de moins de cinq ans, chiffre qui, notons-le au passage, était supérieur au nombre d’enfants de moins de cinq ans vivant dans la bande de Gaza avant le 7 octobre 2023. Avec Hil et Polya, la propagande mensongère s’est sublimée en insanité mentale. »[4] Amplifier un bilan pour renforcer une accusation est aussi peu acceptable que le minimiser afin d’atténuer la responsabilité de celui qui conduit la guerre. La souffrance des victimes n’a nul besoin de statistiques fantaisistes pour être réelle.

Il serait également erroné de croire que l’accusation de génocide portée contre Israël ne serait née qu’après le 7 octobre 2023. Elle possède une histoire beaucoup plus ancienne. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, des rapprochements entre Israël, le nazisme et le génocide ont circulé dans des univers idéologiques très différents : extrême droite antisémite, propagande soviétique, certains discours nationalistes arabes et, ultérieurement, certains courants de la gauche radicale et de l’antisionisme militant. Ces traditions ne sont évidemment ni identiques ni réductibles les unes aux autres. Mais elles ont contribué à constituer un répertoire rhétorique disponible avant même la guerre à Gaza.

Écosystème hostile à Israël

C’est notamment ce qui rend significative la rapidité avec laquelle l’accusation de génocide apparaît après le massacre du 7-Octobre. Dès les premiers jours, alors même que l’offensive terrestre israélienne à Gaza n’avait pas commencé, le vocabulaire du génocide était déjà convoqué. Cela ne démontre évidemment rien, dans un sens ou dans l’autre, sur les crimes qui ont pu être commis ultérieurement. Cela démontre en revanche que, pour certains acteurs, la grille interprétative précédait les événements qu’elle allait ensuite servir à expliquer. Un véritable écosystème favorise ce climat irrationnel et parfois hystérique d’hostilité envers Israël qui a infusé depuis des années. Tant les ONG, les collectifs militants, les universités et les instances internationales ont largement contribué à diffuser un cadre d’interprétation mêlant droit, émotion et idéologie antisioniste.

L’influence des colonial studies, et plus largement des approches décoloniales, mérite une attention particulière. Leur point de départ consiste souvent à interpréter le sionisme et l’histoire d’Israël à travers le modèle du colonialisme de peuplement. Ce paradigme peut fournir des instruments de comparaison mais il devient problématique lorsqu’il cesse d’être une hypothèse interprétative pour devenir une explication totale. Dans sa version la plus radicale, mais la plus répandue, Israël n’est plus un État dont on analyse historiquement la formation, les guerres, les institutions et les politiques : son existence même devient l’expression continue d’un processus colonial d’élimination des populations palestiniennes. À partir de là peut se constituer un raisonnement circulaire. Puisque le sionisme est défini comme colonial et génocidaire, la guerre menée par Israël doit manifester cette double essence. Et puisque cette guerre est décrite comme génocidaire, elle vient rétrospectivement confirmer que le projet sioniste l’était depuis son origine. La conclusion se trouve ainsi contenue dans la prémisse. Rien ne peut donc sauver Israël si ce n’est son démantèlement.

Recherche et militantisme

La controverse devient plus complexe encore lorsque des historiens spécialisés dans l’étude des génocides, y compris certains chercheurs israéliens spécialistes de la Shoah, adoptent eux-mêmes la qualification de génocide pour Gaza. C’est notamment le cas d’Omer Bartov, historien israélo-américain spécialiste de la Shoah à Brown University, qui qualifie depuis juillet 2025 de génocide ce qui s’est passé à Gaza. Leur compétence doit évidemment être prise au sérieux mais elle ne doit pas être transformée en argument d’autorité. Un historien reconnu peut avoir raison ou tort. Son prestige ne dispense ni d’examiner ses sources ni de reconstruire son raisonnement. « Lorsqu’un historien entre dans l’arène militante, son expertise ne saurait dispenser ses analyses du débat critique ni transformer une interprétation controversée en conclusion historique établie », rappelle Stéphanie Courouble-Share, historienne et chercheuse au Comper Center for the Study of Antisemitism and Racism de l’Université de Haïfa. « La critique de la politique d’Israel est légitime dans une démocratie ; l’usage de l’histoire exige, lui, une rigueur méthodologique qui ne saurait être subordonnée à une cause, aussi juste soit-elle aux yeux de ceux qui la défendent. »[5]

C’est précisément ce principe qui tend à disparaître lorsque le mot « génocide » devient un signe d’appartenance morale. Le vocabulaire cesse alors de servir à décrire le réel pour servir à identifier les camps : celui qui prononce le mot se place du « bon côté » ; celui qui le conteste, le nuance ou refuse de se prononcer devient moralement suspect. Cette logique touche particulièrement les Juifs auxquels il est de plus en plus exigé de condamner Israël en adoptant la qualification de génocide afin de donner des gages de respectabilité politique. Certains auteurs voient dans ces mécanismes l’une des formes possibles d’un antisémitisme contemporain se développant dans certains espaces de l’antisionisme. Cette hypothèse doit, elle aussi, être formulée avec précision. Toute critique d’Israël n’est évidemment pas antisémite ; toute opposition au sionisme ne saurait mécaniquement être réduite à l’antisémitisme. Mais l’antisionisme ne possède pas davantage une immunité mystérieuse contre celui-ci. Lorsque les Juifs sont collectivement sommés de répondre des actes d’Israël, lorsque l’État juif est représenté à travers des catégories démonologiques qui ne sont appliquées à aucun autre État, ou lorsque les Israéliens sont systématiquement assimilés aux nazis, la question de l’antisémitisme ne peut être écartée.

Instrumentalisation du droit international et de l’histoire

L’attitude de l’armée israélienne dans sa riposte au Hamas n’est évidemment pas exempte de critiques. Plutôt que de se lancer dans des accusations de génocide pour le moins contestables, il eût été autrement plus pertinent de proposer une lecture contextualisée de la guerre entre Israël et le Hamas, notamment en la mettant en perspective avec d’autres conflits particulièrement meurtriers. Une telle démarche aurait permis de poser les questions essentielles, d’évaluer plus précisément la conduite des opérations et, surtout, de restituer cette guerre dans toute la complexité de sa réalité. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit : nombreux sont ceux qui, dans les universités, les médias, le monde de la culture et les collectifs militants, ont instrumentalisé le droit international et l’histoire et mobilisé l’émotion pour supplanter les faits et les preuves. Mais l’émotion ne constitue ni une méthode historique ni une catégorie juridique. Les images les plus terribles ne nous disent pas, à elles seules, quelle qualification doit être retenue. C’est pourquoi le travail entrepris par les historiens, les juristes, les politologues, les sociologues, les philosophes et les journalistes ayant contribué à ce numéro du Droit de Vivre est salutaire. Sans nier la souffrance palestinienne ni soustraire Israël à la critique, ils se sont efforcés de préserver les distinctions sans lesquelles ni l’histoire ni le droit ne peuvent remplir leur fonction. Les mots ont un sens, et certains mots possèdent également des conséquences politiques considérables. « Génocide » est de ceux-là.

[1] https://www.youtube.com/shorts/J25SH92mB4c

[2] https://www.licra.org/leddv

[3] François Zimeray, « Le seul génocide qui soit solidement établi, c’est celui du 7-Octobre », Le Droit de Vivre, N°697, été 2026, p.66

[4] Simon Epstein, « Les morts de Gaza au cœur d’une surenchère des chiffres », Le Droit de Vivre, N°697, été 2026, pp.82.

[5] Stéphanie Courouble-Share, « Gaza : les historiens israéliens de la Shoah et des génocides au cœur du débat », Le Droit de Vivre, N°697, été 2026, p.91.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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