Le pacte de défense scellé à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie, et le Pakistan soulève l’inquiétude en Israël, en provoquant déjà de fortes tensions entre Netanyahou et Erdoğan.
Israël a été pris de court. Le pacte de défense signé le 7 août à La Mecque par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif a surpris à Jérusalem. Les services de renseignement israéliens et émiratis n’en auraient eu connaissance que deux semaines plus tôt. Mis devant le fait accompli, un officiel israélien a eu cette réaction alarmante, rapportée par le site Ynet : « C’est un pacte dirigé contre Israël ».
La situation est d’autant plus sérieuse que cet accord, dont on ignore encore une partie du contenu, comporte un mécanisme de défense collective sur le modèle de l’article 5 de l’OTAN, dont la Turquie est membre. « Toute attaque armée contre l’un des trois Etats sera considérée comme une attaque contre nous tous », a signalé le ministre pakistanais des Affaires étrangères. En pratique, la Turquie rejoint l’accord de défense saoudo-pakistanais de septembre 2025, pour lequel elle était en discussion depuis deux ans. La guerre en Iran et la fragilité du parapluie américain auront accéléré leur rapprochement. D’autres pays de la région sont invités à s‘y joindre. De quoi faire de cette alliance tripartite un nouvel axe sunnite tourné à la fois contre Israël et contre l’Iran, voire une sorte d’« OTAN islamique » comme l’avait appelé de ses vœux le ministre pakistanais de la Défense. Mais pour mesurer son véritable impact sur Israël, reste à savoir si ses signataires ont l’ambition et les moyens de le mettre en œuvre.
La nouvelle organisation de défense vise à renforcer la coopération militaire avec des exercices conjoints, un partage du renseignement et la possibilité de projeter des forces. Sa puissance provient de la complémentarité de ses membres. La Turquie, géant de l’industrie de Défense, apporte son savoir-faire technologique et son expérience dans l’OTAN. Le Pakistan, géant militaire et seul pays musulman doté de l’arme nucléaire, apporte sa force de dissuasion. L’Arabie saoudite, géant financier, contribue par ses fonds et sa manne pétrolière. En tant que gardienne des Lieux saints de l’Islam, elle confère aussi à ce pacte de La Mecque tout son poids symbolique et religieux.
Diplomatie transactionnelle
L’ambition est là, mais au service d’intérêts très différents dans ce qui s’apparente d’abord à une diplomatie transactionnelle. Les alliés évaluent dans des théâtres disjoints, sans continuité territoriale, avec des enjeux de sécurité spécifiques : Riyad est concentré sur l’Iran, le Golfe et la mer Rouge ; Islamabad regarde vers l’Inde ; Ankara vers la Syrie et l’Irak. Avec ce pacte, Turcs et Pakistanais renforcent leur position au Moyen-Orient, les Saoudiens y trouvent une dissuasion qui leur manque face à l’Iran.
Quant à la mise en œuvre de la clause de défense mutuelle, avant de spéculer sur un conflit impliquant Israël, imagine-t-on les Turcs et les Saoudiens voler au secours du Pakistan en cas d’attaque de l’Inde, son ennemie historique ? Ou les Pakistanais et les Turcs aider l’Arabie saoudite à riposter à l’Iran ? La réponse n’a pas tardé puisque 48 heures après la signature du pacte de La Mecque, les Houthis du Yémen, affiliés à l’Iran, lançaient leurs drones contre une raffinerie saoudienne. Sans entrainer d’intervention pakistanaise ou turque sous quelque forme que ce soit. Le contraire eut été étonnant : pendant la guerre en Iran, Islamabad n’a jamais appuyé Riyad malgré leur traité de défense. C’est dire qu’il est trop lié à l’Iran, notamment sur le plan commercial, et entend bien poursuivre son rôle de médiateur entre Téhéran et Washington. De même, en dépit de leur forte rivalité dans la région, la Turquie maintient son dialogue avec l’Iran, dont elle dépend pour le gaz naturel, en veillant au calme le long de leur frontière commune afin d’éviter un nouvel afflux de réfugiés sur son territoire. Si une alliance de Défense repose sur une même perception de la menace et l’existence d’un ennemi commun, elles font doublement défaut ici.
Evaluant divers scénarios allant du statu quo à l’envoi de la force armée, Yoel Guzansky et Gallia Lindenstrauss concluent sur le site de l’INSS que « la viabilité de cette alliance en tant que partenariat militaire étroit est sujette à caution, notamment en raison de leurs divergences sur l’Iran ». Sans compter les rivalités internes. Saoudiens et Turcs se disputent le leadership politique et religieux dans la région ; les premiers sous les bannières du wahhabisme, les seconds de l’Islam des Frères musulmans qui les lient au Qatar et au Hamas. Leur rapprochement impressionne, mais il ne pourrait effacer leur antagonisme.
S’il est surtout dissuasif, le pacte de La Mecque n’en demeure pas moins très inquiétant pour Israël. En redessinant l’équilibre des puissances au Moyen-Orient, il isole encore l’État juif face à Ankara, Riyad et Téhéran. La présence de l’Arabie saoudite fait s’éloigner le rêve de normalisation et d’élargissement des accords d’Abraham. « La Turquie nous a devancés » regrette Udi Evental, selon lequel « l’accord reflète une opportunité manquée, du moins pour les années à venir, sur fond de perception parmi les Etats arabes, emmenés par l’Arabie saoudite, qu’Israël est un pays agressif cherchant l’expansion et qui sape la stabilité régionale. » Et le conseiller au think-tank Mind Israël de blâmer sur X la « politique du taureau dans un magasin de porcelaine » du gouvernement Netanyahou avec ses guerres sans fin qui ont ruiné tant d’efforts pour bâtir une alliance régionale modérée. De ce point de vue, la possibilité d’une adhésion de l’Egypte au pacte de La Mecque nuirait au traité de paix avec Israël, même si elle aggraverait aussi les divisions internes et affaiblirait le pacte.
Pour briser son isolement, Israël aurait tort de s’opposer à cette nouvelle alliance. Il devrait plutôt tenter de convertir cet échec en opportunité stratégique et renforcer sa coopération avec ses alliés. Ces derniers partagent d’ailleurs ses craintes concernant le pacte : les Emirats arabes unis et autres signataires des accords d’Abraham ainsi que les États de la Corne de l’Afrique s’inquiètent de la montée en puissance de l’Arabie saoudite ; la Grèce et Chypre de celle de la Turquie, et l’Inde du Pakistan. Des ministres israéliens ont ainsi appelé à reconnaître le Somaliland, déjà reconnu par Jérusalem et pièce maîtresse de sa stratégie de revers face aux Houthis. D’autre part, ce n’est sans doute pas une coïncidence si Netanyahou s’est entretenu avec son homologue indien Modi le 6 août, veille de la signature du pacte de La Mecque. Ils pourraient accélérer le projet du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), officialisé en 2023, qui prévoit d’établir une gigantesque route logistique et économique reliant l’Asie à l’Europe en passant par Israël et le Moyen-Orient. Cet ensemble de voies ferrées, maritimes, de pipelines et câbles numériques offrira une alternative à la voie transitant d’Asie centrale vers la Turquie via la mer Rouge.
Une escalade des tensions très politique avec la Turquie
Cependant, Netanyahou semble aussi avoir opté pour la confrontation. Depuis la signature du pacte de La Mecque, on assiste à une brusque montée des tensions entre Jérusalem et Ankara sur le théâtre syrien. Le 18 août, Israël a frappé la base aérienne d’Abu al-Duhur, en Syrie, où les troupes turques auraient tenté d’installer des systèmes de défense aérienne, des missiles et des drones d’attaque. « Notre message était très clair : ne le faites pas ! » a averti Netanyahou dans une vidéo, tandis que son bureau publiait un communiqué incendiaire : « Erdoğan est un dictateur antisémite qui a massacré des Kurdes, héberge des terroristes du Hamas, occupe la moitié de Chypre et emprisonne un nombre record de journalistes et de politiciens qui s’opposent à lui. Il cherche désormais à étendre son agression contre Israël en Syrie. Israël ne le tolérera pas. » Réplique d’Ankara quelques jours plus tard : un mandat d’arrêt international a été émis contre Netanyahou dans l’enquête sur l’interception de la Flottille pour Gaza.
Si des craintes réelles existent quant aux ambitions de la Turquie en Syrie, où elle profite de l’effacement de l’Iran, rien de bon ne peut sortir de cette passe d’armes. Une confrontation avec Ankara serait désastreuse sur les plans militaire, politique et économique. « Et que signifie l’ouverture d’un nouveau front », demande dans le Yediot Aharonot Michael Milshtein « quand tous les autres fronts actifs depuis le 7-Octobre restent non résolus, à commencer par l’Iran, dont le programme nucléaire devrait être au cœur des préoccupations d’Israël ? ». Le chercheur au centre Moshe Dayan dénonce « un discours national obsédé par l’identification des ennemis et la conception de la guerre comme un état permanent », jouant ainsi sur des angoisses existentielles pour mieux mobiliser le public avant les élections. « Netanyahou a complètement déraillé », fustige Ehud Barak sur X en pointant lui aussi « un fort parfum électoraliste » : « La Turquie n’est pas l’Iran ni la Syrie d’Assad. Il n’existe aucun problème stratégique vis-à-vis de la Turquie qui ne puisse être résolu, atténué ou repoussé à long terme, par des contacts discrets coordonnés avec les Etats-Unis et leur influence en Turquie et en Syrie. » C’est là une clé de compréhension du Pacte de La Mecque. Actant du recul de l’influence américaine, ses signataires cherchent à diversifier leurs partenariats, mais sans jamais rompre. A Israël de renforcer ses propres alliances dans un Moyen-Orient en pleine recomposition.






