Éviter l’extension du domaine de la guerre

Le Bloc-note d'Elie Barnavi
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Y aura-t-il la guerre avec le Hezbollah ? La vraie guerre, avec bombardements massifs sur les centres urbains des deux côtés de la frontière et une invasion israélienne majeure dans le Sud-Liban ? C’est la grande question de cette fin de juin. Elle agite l’opinion publique des deux pays, rend fébriles les chancelleries, provoque d’incessants va-et-vient d’émissaires américains entre Jérusalem et Beyrouth.

À l’heure qu’il est, il est impossible de répondre à cette question. Il est probable que le Hezbollah et son patron iranien ne souhaitent pas prendre le risque d’une conflagration majeure. Les Américains, qui craignent de se voir entraînés dans le conflit à la veille d’une échéance électorale dramatique, freinent des quatre fers. Les Libanais, qui ne sont pas tous des fans du Hezbollah, loin s’en faut, et qui gardent en mémoire la campagne israélienne de 2006, tremblent. Ils savent que Tsahal a la capacité de « ramener le Liban à l’âge de pierre », comme ne cessent de leur promettre ses chefs, et commencent à donner de la voix contre l’aventurisme du Parti de Dieu. Cependant que, du moins tant que l’opération de Gaza se poursuit, même à bas bruit, Tsahal n’a tout bonnement pas les ressources en hommes et en matériel pour ouvrir un deuxième front.

Éviter la guerre est donc logiquement de l’intérêt supérieur de tout le monde. Le problème est que la logique n’est pas nécessairement opérante dans ce type de situation. D’abord, les provocations du Hezbollah et les ripostes israéliennes ont créé une situation de brinkmanship qui amène les belligérants à intensifier graduellement leurs échanges de coups, et cette stratégie de la corde raide risque d’échapper à leur contrôle. Comme souvent, il suffit d’une bavure. Ensuite, la pression de l’opinion publique, légitimement lassée de ce qui lui apparaît comme un carrousel mortifère sans issue, demande qu’on en finisse. Enfin, peut-être surtout, il y a les impératifs politiques de Benjamin Netanyahou.

Netanyahou veut poursuivre la guerre à Gaza. Il doit savoir que la « victoire totale » qu’il nous promet est une chimère ; c’est, a osé dire à la télévision le porte-parole de Tsahal, « jeter de la poudre aux yeux » des Israéliens. Mais il en a besoin pour tenir ensemble sa coalition d’écervelés. Il est prêt pour cela à sacrifier les otages et à risquer l’extension de la guerre. L’enjeu est effrayant. Le Hezbollah, c’est le Hamas à la puissance dix. La milice chiite dispose d’un arsenal de quelques 200.000 missiles, dont un grand nombre capable de couvrir l’entièreté du territoire israélien. Et nul ne peut assurer qu’une guerre de grande ampleur dans le Nord ne va pas métastaser à d’autres fronts et muter en un conflit régional. En Cisjordanie, une insurrection sourde se poursuit sans désemparer et, les provocations des colons et de leurs représentants au sein du gouvernement aidant, risque à tout moment d’évoluer en une troisième Intifada. Au-delà, les milices chiites pro-iraniennes d’Irak et les Houthis du Yémen se tiennent en embuscade. Et l’Iran lui-même, qui a prouvé à la mi-avril qu’il n’hésitait plus à s’en prendre directement au territoire israélien, n’assistera pas inerte à l’écrasement de son proxy libanais. Rappelons que le Parti de Dieu, un client chiite qui domine le Liban, lui est infiniment plus précieux que le Hamas sunnite et enclavé. Voilà Israël embarqué dans une guerre sur plusieurs fronts contre des ennemis acharnés à le détruire, avec un allié unique qu’il fait tout pour aliéner, dans un contexte diplomatique difficile et avec une opinion internationale où son isolement n’a jamais été aussi flagrant.

L’alternative ? Arrêter la guerre à Gaza, une affaire de bon sens, militaire, humanitaire et diplomatique. La campagne de Rafah, le dernier bastion du Hamas dans le territoire, est sur le point de s’achever. Les généraux veulent savoir, et ils le proclament désormais publiquement, ce qu’ils sont censés faire le lendemain. Netanyahou se garde bien de le leur dire.

Un cessez-le-feu à Gaza est le seul moyen de sauver la cinquantaine d’otages encore en vie sur les cent-vingt qui croupissent toujours dans les tunnels du Hamas. Netanyahou ne le veut pas. Il vient encore dire qu’il est prêt à une trêve « humanitaire » pour récupérer les femmes, les enfants, les vieillards et les malades, après quoi il entend reprendre les hostilités jusqu’à la « victoire totale ».

Un cessez-le-feu à Gaza désamorcerait aussitôt la bombe Hezbollah, Hassan Nasrallah, son chef, l’a affirmé à plusieurs reprises. La désescalade permettrait d’enclencher un processus diplomatique visant à éloigner ses forces de la frontière, de lancer, sous les auspices de la France et des États-Unis, le processus de règlement du maigre contentieux frontalier le long de la Ligne bleue et de permettre le retour des dizaines de milliers de réfugiés israéliens dans leurs foyers.

Au-delà, un cessez-le-feu à Gaza ouvrirait la perspective révolutionnaire dessinée par Joe Biden d’une normalisation rapide avec l’Arabie saoudite et, à terme, d’une alliance régionale anti-iranienne. Évidemment, le « prix » à payer serait le début d’un processus de paix renouvelé avec les Palestiniens. Bref, le nouveau Proche-Orient que nous avait promis en son temps Shimon Peres. Netanyahou n’en veut pas. Il faut débarrasser Israël de Netanyahou, l’avenir de l’État juif en dépend.

Débarrasser Israël de Netanyahou, c’est vite dit. Comme le sparadrap du capitaine Haddock, cet homme est collé à notre peau. Tous les jours apportent leur lot de scandales, de déclarations incendiaires, de théories complotistes, de violences policières. Cela risque de mal se terminer. Les manifestations massives ont recommencé, désormais avec la double exigence de la libération des otages et d’« Élections maintenant ». Oui, il y aura des élections à plus ou moins brève échéance et ce sera une bonne chose. Mais il faut craindre des troubles. Comme les trumpistes aux États-Unis, le noyau dur des « bibistes » et les colons n’accepteront pas le verdict des urnes, et le ministre de la Sécurité nationale, le fasciste Itamar ben Gvir, a pris le soin d’armer ses partisans. La vigueur d’une démocratie se juge d’abord à la manière dont se passe la transition du pouvoir. À cette aune, Israël est, comme les États-Unis, une démocratie malade.

À la mi-juin, le Wall Street Journal a publié la correspondance secrète de Yahia Sinwar, le psychopathe aux commandes du Hamas dans la bande de Gaza, avec la direction du mouvement à l’étranger. C’est un document fascinant, qui permet d’entrer dans la tête du personnage. Il s’avère qu’il a eu tout faux. Il n’a pas su maîtriser ses troupes : « Les choses sont devenues incontrôlables. Les gens se sont retrouvés pris dans tout cela, et cela n’aurait pas dû arriver. » Il a compris que l’orgie meurtrière des attaquants risquait d’obscurcir les accomplissements de l’opération. Surtout, il n’a pas su anticiper la réaction israélienne. Fort d’une expérience déjà ancienne, il ne croyait pas à une incursion terrestre de Tsahal. Ce qui explique que, pris de panique, il a accepté l’échange de novembre, très désavantageux de son point de vue : 105 otages contre 210 prisonniers palestiniens. Il n’a pas réussi non plus à entraîner dans son sillage les autres membres de « l’axe de résistance » – sauf, sur le mode mineur, le Hezbollah et, à la périphérie, les Houthis yéménites. Mais pas le gros morceau, l’Iran. S’il a survécu, c’est grâce au « nécessaire sacrifice » de dizaines de milliers de Gazaouis ; et aux fautes d’Israël.

Il y a aussi les élections législatives en France. Ce n’est pas ici le lieu de disserter sur le rôle de l’hubris dans l’Histoire, et les lecteurs de Regards n’ont pas besoin de moi pour savoir ce que l’accession de l’extrême droite au pouvoir dans l’une des deux puissances majeures de l’Union européenne aurait – aura ? – de catastrophique, sur tous les plans. Je veux juste leur livrer une réflexion amère, et peut-être inattendue, sur le naufrage moral de Serge Klarsfeld, la plus belle prise de guerre du parti lepéniste.

Je pense qu’une explication possible est le caractère monomaniaque du combat, ô combien héroïque et nécessaire, de Klarsfeld contre l’antisémitisme. J’entends par là qu’un combat exclusif enferme le combattant dans une bulle qui l’empêche de voir au-delà. Il provoque hémiplégie, cécité partielle et dérives. Si l’on se bat contre l’antisémitisme en oubliant que la lèpre antisémite ne vient jamais seule, que l’injustice doit être combattue quelles qu’en soient les victimes et qu’on a besoin d’alliés, on finit comme Klarsfeld. Mais là encore, rien que les lecteurs de Regards ne sachent déjà.

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