Regards n°1129

Je lis, tu lis, ils écrivent

Yolande Zauberman, No pogrom last night, Éditions Stock, 209 p.

« Quand je suis née, mon père a fait de l’argent. Et ma mère une dépression. » Ainsi commence ce récit à la première personne, léger, enjoué, même quand il s’agit de la guerre et son lot de malheurs, un récit fait de petites touches impressionnistes, tour à tour drôles, saugrenues, amères, qui se lit comme un roman, le roman d’une vie nimbée d’une judéité inquiète et fervente. Un échantillon : « Mon père était glacial ou criait. Ma sœur était malheureuse ou criait. Mon frère claquait les portes en quittant les pièces. Ma mère pleurait. Et moi je leur échappais, à eux qui ne me cherchaient jamais. » On le voit, ce n’est jamais larmoyant ou plaintif. Yolande encaisse. Elle a surmonté tout ça, s’en est sortie par le cinéma qui sera le lieu où elle exercera son incontestable talent, ce qu’on reconnaitra volontiers en voyant ses films, de fiction ou documentaires, tel le très dérangeant M, sur une communauté haredi de Bnei Brak et surtout Moi Ivan, toi Abraham. En attendant, elle se décrit volontiers comme un zombie, et son autoportrait, même s’il est plein de verve, est le plus souvent autodestructeur.

Peut-être parce qu’elle conserve le sentiment, enfant, de n’avoir pas été aimée ni estimée. Et c’est peut-être vrai. Certains, disgraciés du même mal, sont devenus des artistes. En dépit de tout. Elle, ce fut la rencontre avec le réalisateur Amos Gitaï que sa vie prit enfin son sens, définitivement. « Le cinéma m’a sauvé la vie », dit-elle.

Henri Krasucki, Nous voulions vivre mais pas à n’importe quel prix. De Belleville à Auschwitz, préface de Denis Peschanski, Éditions Flammarion, 510 p.

Il était nécessaire, pour des raisons historiques et de mémoire (juive et communiste) de rappeler cette figure essentielle, et sans doute aujourd’hui bien oubliée des générations suivantes, celle de Henri Krasucki. Il fut longtemps moqué, caricaturé (à cause de son élocution qui rappelait celle de Bourvil). Mais cet homme engagé pour la Cause restera longtemps encore dans la mémoire, fût-elle de plus en plus brumeuse, des descendants de ces Juifs polonais qui crurent aux lendemains qui chantent. Krasucki était né en Pologne à Wolomin en 1924 et il est mort à Paris en 2003. Il fut un enfant du quartier populaire de Belleville à Paris, très tôt militant des Jeunesses communistes, résistant FTP-MOI dans la région parisienne, et, suite à la trahison d’une certaine Lucienne Goldfarb dite « Katia la Rouquine » arrêté, torturé (par la police française) et déporté à Auschwitz, il devint plus tard secrétaire général de la CGT. Ce livre est un témoignage, d’abord oral, enregistré en 1998.

Ses parents, Isaac et Léa, étaient comme il se doit dans le textile, parlaient le yiddish, et déjà en Pologne militaient à l’extrême-gauche. Ils arrivent en France quand Henri (Henoch) a quatre ans et s’intègrent parfaitement dans ce quartier ouvrier. On lit bien entendu L’Humanité, qu’Henri traduit pour ses parents. Arrivent l’été 1939, et le pacte germano-soviétique. On attendait une vision critique de ce militant communiste. Eh bien non, Henri Krasucki justifie ce pacte : les accords de Munich de 1938, ce « lâche soulagement » selon Léon Blum, expliquait l’attitude légitime de Staline… Début 1941, c’est l’engagement du jeune Krasucki de seize ans dans la Résistance clandestine de la Jeunesse communiste, où il se voit confier aussitôt des responsabilités, dont, plus tard, de recruter des FTP-MOI pour la lutte armée, tel Marcel Rajman, l’un des glorieux « Vingt-trois » de l’Affiche rouge, chantée par Aragon et Léo Ferré.

Il ressort de ce témoignage l’image d’un homme d’une grande humanité, d’une incontestable et profonde intelligence même s’il a dû abandonner ses études vers l’âge de treize ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Un livre passionnant. Même si vous n’êtes pas, n’êtes plus, ou n’avez jamais été communiste.

Écrit par : Henri Raczymow

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