Dans Les Enfants de Téhéran (Éditions Philippe Rey), Mikhal Dekel mêle enquête historique et introspection personnelle pour retracer le périple méconnu des réfugiés juifs polonais passés par l’Iran pendant la Shoah. À travers l’histoire de son père, elle recompose un itinéraire de 20.000 kilomètres et 70 ans de silence, entre exil, oubli et reconstruction.
Le livre de Mikhal Dekel comporte un double récit : le premier retrace des faits, le second, des décennies plus tard, analyse les différents processus qui permettent de les appréhender, que ce soit pour les comprendre ou pour les déformer.
C’est d’abord l’histoire du père de l’auteure, Hanan Teitel, enfant juif qui fuit la Pologne avec sa famille pendant la Shoah pour un périple improbable commençant en URSS (Sibérie, Ouzbékistan et Kazakhstan) en passant par l’Iran et l’Inde, pour se terminer à Tel Aviv.
C’est en 2007, au cours d’une conversation avec un chercheur iranien qui enseignait comme elle au City College de New York, que Mikhal Dekel, professeure de littérature comparée, avait évoqué l’histoire de son père, réfugié à Téhéran pendant la guerre. La lecture d’un article qui relate le sauvetage de 1.388 Juifs polonais, dont 871 enfants, déplacés à Téhéran jusqu’à leur départ pour la Palestine en 1943, marque pour elle une prise de conscience brutale. Jusque-là, Mikhal Dekel avait toujours considéré son père, ancien militaire de carrière, comme un pur produit du jeune État d’Israël. Elle comprend soudain qu’elle est la fille d’un survivant de la Shoah.
Il faudra dix ans à la chercheuse pour retracer ce périple de 20.000 km, combler 70 ans de silence et mesurer l’étendue d’un traumatisme jamais évoqué, ni même envisagé. Une décennie passée à lire des témoignages, visionner des reportages, rencontrer des témoins, explorer des archives, voyager et surmonter des obstacles en tous genres.
Au moment où la guerre commence, la famille Teitel est une famille juive appréciée qui parle yiddish et polonais, installée depuis des générations en Pologne. Mikhal Dekel part donc sur les traces de la famille de son père et se rend en Pologne, où elle se heurte à une forme de révisionnisme qui exalte l’héroïsme des résistants polonais contre les nazis, tout en effaçant les traces de sa propre famille spoliée. Mikhal Dekel se rend ensuite en Sibérie, où la famille avait été déportée en 1941 et avait connu la terreur du régime soviétique, la faim, et un travail physique éprouvant dans des conditions terribles. Comme eux, elle part aussi pour l’Ouzbékistan, puis au Kazakhstan.

C’est là qu’en 1942, un accord avait permis le départ des enfants juifs pour Téhéran. Dans un magnifique passage, l’auteure imagine les espoirs de Zindel et Ruchela, ses grands-parents, pour l’avenir de leurs enfants, au moment où ces derniers partent pour un pays qu’aucun des parents ne sait situer sur une carte. Les enfants juifs qui arrivent en Iran sont dans un état avancé de malnutrition et de maladie. Malgré la chaleur et la générosité des habitants, ils y souffrent également de la faim. Regroupés dans un orphelinat juif, ils reçoivent une éducation juive et sioniste.
Réflexion sur la mémoire
Début janvier 1943, la suite de leur voyage est organisée : de Téhéran en Inde, puis au Yémen. Ils finiront leur périple à Tel Aviv, où ils ont droit à un accueil enthousiaste, mais deviennent rapidement un enjeu de rivalités financières, idéologiques et religieuses entre partis politiques. Hanan, sa sœur et leur cousine iront vivre au kibboutz Ein Harod, où se pose à nouveau la question de leur éducation : comment élever ces jeunes rescapés ? En groupe ? En les plaçant dans des familles ? Malgré une pédagogie très progressiste, marquée par l’influence de Korczak, Hanan se heurte à une rigidité institutionnelle et à un manque total de compréhension de ce qu’il a vécu. À plusieurs reprises, Mikhal Dekel s’interroge sur l’absence de considération pour le traumatisme des jeunes rescapés. Elle évoque la personnalité de son père, durablement modifiée par la Shoah, les épreuves physiques et la faim. Pourtant, influencé par des années d’endoctrinement, ce dernier a effacé jusqu’au souvenir de cette première identité. On peut se demander, avec Mikhal Dekel, pourquoi cet épisode incroyable de la Shoah est resté si longtemps méconnu. Son récit de la longue errance des « enfants de Téhéran » s’accompagne d’une réflexion passionnante sur la mémoire, sur le choix des récits mémoriels, enfin, sur l’importance de commémorer et raconter ces histoires collectives pour reconstruire les liens.






