Des masques et des costumes qui brouillent les identités. Des crécelles qui couvrent le nom d’Haman. À Pourim, notre joie déborde, elle s’exagère et elle se met en scène. Pourtant, derrière le tumulte et la légèreté apparente des participants, le récit que nous relisons est d’une gravité saisissante : c’est l’histoire vieille comme le monde d’un peuple désigné, isolé, montré du doigt et accusé d’être « de trop ».
Dans la Livre d’Esther, Haman ne brandit pas d’abord une arme contre le peuple juif. Il construit méticuleusement un récit. Il parle d’«un peuple à part» et différent, dont les lois seraient incompatibles avec celles du royaume. Il suggère un désordre à venir, une menace diffuse.
Il simplifie.
Il essentialise.
Il accuse.
Le danger ne surgit pas dans le fracas, mais dans la banalité d’un discours qui transforme une minorité en problème politique.
Ce mécanisme nous est malheureusement aujourd’hui tristement familier. Lorsque les sociétés doutent, lorsqu’elles traversent des crises, la tentation est grande de chercher un responsable unique. Un visage sur lequel projeter les peurs. Un groupe que l’on peut désigner. Aujourd’hui encore chez nous en Belgique, en Europe et dans le monde, des minorités sont tour à tour sommées de se justifier : Juifs, musulmans, personnes LGBTQIA+, « étrangers ». Les mots changent, les cibles varient, mais la logique demeure.
L’antisémitisme et ses expressions, que nous les premiers, espérions relégué aux livres d’histoire, est désormais quotidien. Il emprunte les vieux chemins des théories du complot, des accusations de double loyauté et de crimes rituels, tout en se réinventant dans les espaces numériques. Il reprend sa source dans une image du Juif perçu comme « un autre ». Soit trop, soit trop peu, mais jamais totalement semblable.
À Pourim, nous nous souvenons qu’un décret d’extermination peut être voté avec un sceau royal et pourtant reposer sur une fiction, celle d’un peuple homogène et dangereux par essence. C’est en cela qu’Haman n’est pas un personnage ancien. Il est une mécanique. La mécanique qui consiste à réduire la complexité du réel à une opposition simple entre « eux » et « nous ». Celle qui enferme les individus dans des catégories rigides et qui finit par les déshumaniser.
Mais le récit d’Esther ne nous laisse pas dans la sidération. Il nous place face à nos responsabilités et c’est ce qui rend ce texte si contemporain car il nous rappelle que les discours de haine ne prospèrent que lorsque trop de voix se taisent.
Face à cela, notre époque ne se prête pas aux héroïnes solitaires ni aux sauveurs providentiels. Notre réponse est collective. Face aux logiques de stigmatisation, aucune minorité ne peut croire qu’elle sera durablement épargnée. Défendre les minorités lorsqu’elles sont visées ce n’est pas juxtaposer des combats et les affaiblir. C’est affirmer un même principe, celui de la dignité humaine et de l’égalité des droits qui nous renforce toutes et tous.
C’est pour toutes ces raisons qu’être fidèle à l’esprit de Pourim aujourd’hui c’est refuser les récits simplificateurs. C’est interroger les mots qui circulent dans l’espace public, y compris les nôtres. C’est dénoncer les discours qui assignent et qui opposent. C’est rappeler que l’idéal démocratique ne doit pas se mesurer à la protection de la majorité, mais à la sécurité qu’elle garantit à ses minorités. Porter un costume, le temps d’une fête, c’est accepter que nos identités soient multiples et mouvantes. Mais refuser qu’elles soient figées par d’autres est un acte politique.
Nous revendiquons un héritage juif, laïque et humaniste qui est une identité assumée et ouverte, engagée dans la cité. A ce titre, lutter contre l’antisémitisme fait partie de notre responsabilité. Nous savons aussi que ce combat s’inscrit dans un horizon plus large : celui du refus de toutes les discriminations et de toutes les haines.
Célébrons Pourim. Rions, déguisons-nous, faisons du bruit pour couvrir le nom de celles et ceux qui propagent la division. Et gardons les yeux grands ouverts. Car derrière les masques se joue en ce moment quelque chose de sérieux. La capacité de nos sociétés à résister à la tentation du bouc émissaire.
Souvenons-nous que le pire commence souvent par des mots. Alors pesons les nôtres, mesurons-les, et décidons collectivement qu’ils serviront à protéger et à défendre un humanisme commun.
Hag Pourim Sameah !
« Je suis juif parce que le judaïsme exige de moi de ne pas me résigner au monde tel qu’il est. »
Edmond Fleg





