L’usage incessant du mot « fascisme » par certains groupuscules antifascistes pour désigner un gouvernement engagé dans une politique d’austérité draconienne relève désormais du réflexe automatique. C’est le mot magique qui dispense de penser. On le prononce comme on actionne une alarme incendie : très fort, très vite, et sans jamais vérifier s’il y a réellement le feu. Le résultat est connu d’avance : tout devient fasciste, sauf celui qui parle.
Or la situation belge, aussi pénible soit-elle, entretient peu de rapports avec le fascisme, sauf à considérer que toute remise en cause d’acquis sociaux est par essence fasciste. Le fascisme n’était pas une politique d’austérité mal vécue, mais un régime de mobilisation totale des masses, d’écrasement des libertés, de sacralisation de la violence, de suppression du pluralisme et de destruction systématique des contre-pouvoirs. Par ailleurs, qualifier de fasciste le président du parti libéral (MR), dont on peut évidemment critiquer sa stratégie du coup d’éclat permanent, ses postures polarisantes et ses formules démagogiques abruptes, relève d’une facilité rhétorique qui empêche de saisir la nature spécifique des transformations politiques actuelles.
Cette confusion conceptuelle autorise tout. Puisque le fascisme est partout, tout devient permis. Y compris les petites cérémonies expiatoires de l’antifascisme festif, où l’on brûle l’effigie de ce président de parti en expliquant qu’il s’agit d’une riposte symbolique à la vraie violence qui serait légale et socio-économique. L’argumentaire déroule ses évidences : comme le système est violent par essence, toute brutalité exercée contre lui devient morale par définition : puisque la loi est injuste, la transgression est vertueuse.
Il est pour le moins troublant que des chercheurs, censés analyser avec rigueur les phénomènes politiques, en viennent à légitimer ce type de pratiques sans en interroger sérieusement les implications historiques et éthiques. Dans les colonnes du Soir, une sociologue de l’UCL spécialiste en communication explique doctement que brûler un homme en effigie ne serait qu’un « geste très symbolique inscrit dans l’histoire des mouvements sociaux » et une « alternative à la violence » ! Le feu devient ainsi un langage, la mise à mort une métaphore, et l’effigie humaine un simple support pédagogique. Il ne s’agit plus de brûler quelqu’un, mais de « produire du sens ».
Cette blouse blanche du militantisme n’a sûrement jamais lu Sur la violence. Dans cet essai publié en 1972, Hannah Arendt dénonçait la légitimation de la violence par une extrême gauche convaincue de sa supériorité morale. La violence, rappelait Arendt, ne fonde rien, n’émancipe rien, n’éclaire rien. Lorsqu’elle se pare des vertus du Bien, elle devient simplement plus dangereuse, car elle ne doute plus d’elle-même.
Elle n’a pas non plus vu l’indignation de Robert Badinter face aux mises en scène de la mort symbolique d’Emmanuel Macron par des syndicats dénonçant en janvier 2020 un projet de réforme des retraites. On y voyait des manifestants porter une fausse tête du président français au bout d’une pique, entre autres pancartes appelant à sa décapitation par guillotine. Robert Badinter ne dénonçait pas cet acte par respect sacralisé du pouvoir, mais parce que représenter l’élimination d’un adversaire politique, même sous forme de mannequin en carton, n’est jamais un jeu : « Derrière le symbole, il y a la pulsion, et derrière cette pulsion, il y a la haine, et la volonté, par cette représentation, de détruire physiquement l’adversaire. Ce n’est pas tolérable ».
L’histoire a effectivement montré que loin d’être anodines, ces pratiques de mise à mort symbolique participent toujours d’une économie de la violence. Car il convient de rappeler une évidence soigneusement évacuée par certains : les régimes fascistes ont abondamment recouru à ces rituels symboliques : ils pendaient, frappaient ou brûlaient en place publique des caricatures de traîtres et d’ennemis, non pour rire, mais pour préparer les foules à la violence réelle à venir. Le symbole n’était pas un substitut à la violence : il en était le prélude.
L’antifascisme perd donc sa légitimité lorsqu’il importe dans sa propre pratique les formes d’intolérance et de violence qu’il prétend combattre. L’image du feu, qui se voulait symbole de résistance au fascisme, devient alors le signe d’une régression politique : le refus du débat contradictoire et de toute complexité au nom du Bien.







