Regards n°1125

Dur, dur d’être Juif en ce moment

Côté jardin : il y a, dans l’Israël d’aujourd’hui, quelque chose qui se défait à la fois moralement et politiquement. Son gouvernement ne manque décidément aucune occasion de se rendre répulsif, sinon haïssable. Il faut avoir le courage de le dire, précisément parce que nous sommes viscéralement attachés à la survie de cet État. Car si Israël voulait méthodiquement se rendre détestable, il ne s’y prendrait guère autrement.

Le propos n’est pas ici la guerre imposée à Israël par l’Iran. La riposte israélienne doit être tenue pour légitime, à défaut d’être pleinement légale. Il suffit d’imaginer un instant un Iran doté, à l’instar de la Corée du Nord, de l’arme nucléaire : ce serait un cauchemar non seulement pour les Israéliens, mais aussi pour les Saoudiens, tant l’enjeu concerne, au fond, moins Jérusalem que La Mecque face aux ambitions hégémoniques du chiisme révolutionnaire.

Le scandale est ailleurs. Il réside dans l’adoption par la Knesset d’un texte prévoyant la peine de mort pour les terroristes, mais aussi dans le refus d’Israël de soutenir une résolution onusienne qualifiant l’esclavage de crime contre l’humanité. Certes, cette résolution n’était pas irréprochable, notamment parce qu’elle gomme la traite musulmane. Il n’en demeure pas moins que l’esclavage constitue bel et bien un crime contre l’humanité. Que les États européens se soient abstenus, y compris la très vertueuse Espagne, peut se discuter ; qu’Israël figure parmi les trois seuls États à avoir voté contre, constitue, en revanche, un désastre politique et symbolique.

Même désastre avec cette scène indigne : Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, sablant le champagne après l’adoption, le 30 mars dernier, au terme de trois lectures à la Knesset, d’un texte instaurant la peine capitale. Que cette loi soit raciste, populiste, immorale et contraire aux droits de l’homme ne fait guère de doute ; qu’elle soit célébrée au grand jour par des partisans arborant un pin’s en forme de nœud coulant relève non seulement de la faute morale, mais d’une insondable bêtise politique. Gageons qu’elle sera invalidée. Nul besoin d’en rajouter (à l’exemple de l’impunité accordée aux colons pogromistes de Cisjordanie), il est clair que Benjamin Netanyahou conduit chaque jour davantage Israël vers l’abîme.

Côté Cour : si la situation en Israël a de quoi inquiéter, celle de la diaspora n’est pas moins désespérante. On le sait : les médias occupent une place décisive. Ils sont, pour l’immense majorité des citoyens, le principal filtre à travers lequel le réel devient intelligible. C’est précisément pourquoi le traitement médiatique d’Israël et de l’antisémitisme doit nous inquiéter. Dès qu’il s’agit des Juifs, de l’État juif ou même de l’antisémitisme, une partie de nos médias semble suspendre ses réflexes ordinaires d’empathie, de prudence et de crédulité morale. On se souvient de cet article de la RTBF du 29 décembre 2023 consacré au témoignage de Mia Schem, ex-otage de Gaza, sur les violences qu’elle avait subies lors de sa détention. Tout se passait comme si son récit devait être aussitôt réinscrit dans un cadre de suspicion, au point d’alimenter cette impression glaçante qu’en matière de violences sexuelles, la crédibilité de la victime dépend désormais de son identité supposée. Pour résumer le sous-texte de ce type de traitement : « Violeur, on te voit ; femme, on te croit, sauf si tu es israélienne. » 

La même mécanique de soupçon s’est manifestée récemment dans l’affaire Gad Deshayes, co-président de l’UEJB, victime en 2024 d’une agression physique sur le campus de l’ULB. Au moment même où s’ouvre à Bruxelles le procès de son agresseur (un jeune homme blanc au pedigree irréprochable), Le Soir publiait une page d’enquête suggérant, images de vidéosurveillance à l’appui, que la version initiale de l’étudiant agressé devrait être « nuancée ». Comme si, là encore, le doute devait spontanément profiter non à la victime avérée d’une agression à caractère raciste, mais à la contestation de sa parole. L’étudiant juif se serait-il donc auto-strangulé ? Ici encore, la parole de la victime juive se doit d’être soumise à une vérification suspicieuse. En d’autres termes : « Raciste, on te voit ; racisé, on te croit, sauf si tu es juif. »

À cette dérive médiatique s’ajoute une autre, tout aussi préoccupante : la légitimation académique des voix les plus hostiles et les plus partiales à l’égard d’Israël. On pense au doctorat honoris causa accordé par trois des quatre universités flamandes à Francesca Albanese, dont la partialité obsessionnelle à l’égard d’Israël et du « système » confine à l’antisémitisme militant. On pense à la promotion Rima Hassan de la faculté de Droit de l’ULB. On pense encore au Prix de la diffusion scientifique, catégorie « expert presse », attribué à ce professeur de l’ULB, qui, le soir même du plus important massacre de Juifs depuis la Shoah, choisit au JT de la RTBF non pas de nommer l’horreur, mais de la contextualiser. Je le cite : « Il est difficile de faire l’impasse sur tous ces éléments de contexte pour comprendre qu’à un moment donné, ici, on voit que le Hamas a voulu, disons, rompre les lignes, bouleverser la situation. » Pour être « bouleversante », la formule l’est à plus d’un titre. Cela n’empêcha nullement l’ULB de lui décerner, le mois dernier, le Prix de la diffusion scientifique et ce (non, vous ne rêvez pas) pour sa capacité à « apporter le recul scientifique au milieu médiatique ». Pour résumer en une formule choc : « Israélien, je te vois. Hamas, je te crois. »

Écrit par : Joel Kotek
Politologue et historien
joel kotek

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