À Bruxelles, l’antisémitisme ne relève ni du passé ni de la marge. Une enquête de l’Institut Jonathas met en lumière la persistance et la recomposition de préjugés antijuifs, étroitement liés à d’autres formes de rejet comme le sexisme et l’homophobie. Au-delà des opinions, elle révèle une inquiétante tolérance à des actes hostiles, symptomatique d’un rapport fragilisé à l’altérité et aux principes démocratiques.
L’Institut Jonathas publie en février 2026 les résultats d’une troisième enquête consacrée à l’antisémitisme, cette fois centrée sur la Région de Bruxelles-Capitale. Réalisée par IPSOS début juillet 2025 auprès de 600 habitants de Bruxelles, cette étude ne se contente pas de mesurer des opinions : elle éclaire la manière dont les préjugés se structurent, se cumulent et s’inscrivent dans une vision plus large de l’Autre.
Premier enseignement : l’antisémitisme contemporain ne saurait être tenu pour marginal ou résiduel. Les vieux stéréotypes antijuifs persistent en Belgique, se recomposent et s’articulent aujourd’hui à des facteurs politiques, religieux, générationnels et idéologiques bien identifiables.
L’originalité de l’enquête tient d’abord à son approche. Elle ne s’est pas seulement intéressée à l’antisémitisme d’opinion, c’est-à-dire à l’adhésion à des préjugés classiques sur les Juifs. Elle a choisi de mesurer aussi ce que nous appelons un antisémitisme d’agression c’est-à-dire la tolérance, voire la justification, d’actes hostiles visant des Juifs ou des lieux juifs sous couvert de politique ou de conflit israélo-palestinien. Ce déplacement est essentiel. Car le problème ne réside pas seulement dans ce que l’on pense, mais dans ce que l’on finit par trouver acceptable.
Antisémitisme, sexisme, homophobie : le cumul des haines
Deuxième originalité : l’étude ne porte pas uniquement sur l’image des Juifs. Elle interroge aussi le regard porté sur les femmes et les minorités sexuelles. Ce choix permet de dégager un constat central : les préjugés ne vivent pas isolément. Ils se renforcent mutuellement. Il existe une forte corrélation entre antisémitisme, sexisme et homophobie. Autrement dit : les haines se cumulent.
Les résultats de notre enquête sont pour le moins préoccupants. 40% des répondants estiment que « les Juifs contrôlent la finance et les banques », 25 % les rendent responsables de crises économiques, 22 % considèrent que les Juifs belges ne sont « pas vraiment des Belges comme les autres » et 21% qu’ils constituent une race inassimilable (30% ne se prononcent pas) ou encore responsable de la mort du Christ (36% NSP). Le trope le plus diffusé demeure celui d’une supposée sur-solidarité juive : 70 % jugent que « les Juifs sont très soudés entre eux ». Ces chiffres ne disent pas que « Bruxelles est antisémite » ; ils montrent que des représentations antijuives demeurent structurellement présentes dans l’espace social. Plus inquiétant encore : une part significative des répondants ne considère pas comme antisémite le fait de taguer une synagogue, d’insulter ou de menacer un Juif parce qu’il serait « sioniste », lors d’une manifestation ou sur les réseaux sociaux. Au total, 22 % jugent ces actes légitimes, acceptables ou compréhensibles. Cette proportion dépasse 40 % chez les sympathisants des extrêmes politiques, de droite comme de gauche.
L’enquête permet aussi d’identifier les segments les plus perméables aux préjugés antisémites. Trois effets se dégagent nettement. Le premier est un effet politique. L’antisémitisme ne se cantonne plus à l’extrême droite. Il prospère aussi à l’extrême gauche. Chez les sympathisants des formations les plus radicales, et notamment du PTB, certains indicateurs atteignent des niveaux particulièrement élevés. Le vieil antisémitisme de droite comme celui de la gauche radicale qui posa tout au long du XIXe siècle le Juif en parangon de l’exploitation économique, finissent ici par se rejoindre.
Le deuxième est un effet religieux. L’étude confirme un phénomène déjà observé ailleurs en Europe : les catholiques pratiquants et plus encore les musulmans, y compris non pratiquants, présentent des niveaux plus élevés d’adhésion à certains stéréotypes antijuifs. Il ne s’agit pas d’essentialiser, mais de constater des écarts statistiquement robustes. Ces attitudes s’inscrivent souvent dans un univers plus large, marqué par le conservatisme moral, le rejet de l’égalité des sexes et la défiance à l’égard des minorités sexuelles.
Le troisième est un effet générationnel. Contrairement à une idée reçue, les jeunes apparaissent plus vulnérables que leurs aînés à plusieurs tropes antisémites, notamment lorsque ceux-ci passent par la comparaison d’Israël au nazisme ou par l’idée d’une instrumentalisation de la Shoah. Le renversement accusatoire fonctionne ici à plein. La tranche d’âge la plus résistante aux tropes antisémites est celle des + de 65 ans. Afin d’objectiver les comparaisons entre catégories (âge, sexe, religion, orientation politique…), l’étude a créé un “indice de pénétration de l’antisémitisme” basé sur 24 items sélectionnés au sein d’un questionnaire d’environ une centaine d’énoncés. Ce choix méthodologique vise à dépasser les perceptions impressionnistes et à identifier, de manière comparable, les principaux foyers de surreprésentation. Les résultats sont pour le moins parlants.
L’antisémitisme comme symptôme
Au fond, cette enquête dit une chose simple mais décisive : l’antisémitisme n’est pas une anomalie isolée. Il est le symptôme d’un rapport plus général à l’altérité, à l’égalité et à la démocratie. Là, où progressent les préjugés antijuifs, progressent aussi le sexisme, l’homophobie, le complotisme et la tolérance à la violence symbolique.
Ce constat appelle un sursaut. Non seulement pour les Juifs, mais pour la société tout entière. Car lorsqu’une société banalise le rejet d’un groupe, elle fragilise l’ensemble de ses principes communs. À Bruxelles comme ailleurs, il faut donc regarder en face cette réalité : il n’y a pas de lutte crédible contre le racisme si l’on tolère, excuse ou relativise l’antisémitisme. Et il n’y a pas de combat cohérent pour l’égalité si l’on refuse de voir que les haines, presque toujours, avancent ensemble. La Belgique se doit de nommer un véritable coordinateur de lutte contre l’antisémitisme.







