Regards n°1122

Quand la comédie de Rabbi Jacob tourne au drame

Acteur, auteur et metteur en scène de pièces de théâtre, Jean-Philippe Daguerre vient de publier La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob (Éditions Albin Michel). Dans ce premier roman, il revient sur un fait divers oublié de 1973, lorsqu’une femme détourne un Boeing d’Air France en exigeant notamment que toutes les bobines du film de Gérard Oury soient placées sous scellés et projetées uniquement lorsque le gouvernement français aura réconcilié Arabes et Israéliens afin de rétablir la paix.

Un titre très accrocheur pour un roman que l’on peut lire de différentes manières : le récit d’un fait divers sensationnel survenu en 1973, le contexte ayant entouré la réalisation et la sortie du film Rabbi Jacob, le témoignage impuissant de proches face aux ravages de la maniaco-dépression, ou encore un questionnement moral sur la frontière entre militantisme et terrorisme.

Danielle Batisse rencontre le producteur Joseph Cohen, plus connu sous le nom de Georges Cravenne, au Fouquet’s, le jour de son anniversaire. Elle y fête ses 27 ans avec 27 amis et s’ennuie. Lui attend, seul à sa table. Elle le rejoint et engage la conversation. Elle est belle, audacieuse : il en tombe fou amoureux. Avant de l’épouser, elle tient à se convertir au judaïsme. Georges Cravenne, beaucoup plus âgé, est totalement subjugué par cette femme-enfant, si jolie et si pleine de surprises.

Ils ont deux enfants, dont Danielle s’occupe avec l’aide de leur nounou palestinienne, Jamila.

Danielle est chaque jour plus brillante et plus étonnante. Aux soirées mondaines, elle éclipse les stars telles que Bardot ou Moreau. Neil Armstrong vient de marcher sur la Lune et elle le paraphrase : « Un petit pas pour la femme, un grand pas pour la liberté. »

Danielle se cherche une conscience politique et s’engage aux côtés des féministes. Heurtée par l’antisémitisme, solidaire de Jamila et de sa famille, elle adopte des positions de plus en plus extrémistes sur le conflit israélo-palestinien, allant jusqu’à reprocher à Georges Pompidou sa neutralité. Elle ne craint pas de dire ce qu’elle pense, de manière très directe, y compris à des personnalités politiques haut placées.

Psychose maniaco-dépressive

Jusqu’où ira-t-elle ? Danielle se montre de plus en plus imprévisible : dans ses prises de parole, ses colères, ses humeurs. Au point de devenir cassante, agressive, blessante. Le diagnostic du Dr Dolto est sans appel : psychose maniaco-dépressive. Les humeurs et dérapages de Danielle ne sont que l’expression de sa maladie. Mais elle refuse d’être « bâillonnée » par les médicaments et devient vite ingérable. On devine que le moment de bascule est proche.

Le tournage de Rabbi Jacob en 1972 va servir de détonateur. Pour Georges Cravenne et Gérard Oury, c’est un film comique et généreux, engagé contre le racisme en général et l’antisémitisme en particulier. Pour Danielle, le sujet est trop grave pour être traité sur le mode de la comédie, surtout au vu des tensions au Moyen-Orient.Danielle se montre de plus en plus véhémente. Elle insulte son mari et l’adjure de renoncer au film, dont la sortie est placée sous le signe du suspense, y compris pour le réalisateur et le producteur, à cause du contexte politique brûlant.

Le style du roman est vif. Les joutes verbales spirituelles du début vont progressivement laisser place à des échanges tendus, sur le fil du rasoir, dans l’appréhension de l’inévitable, du point de non-retour. Le 18 octobre 1973, Danielle Cravenne détourne un avion pour protester contre la sortie de Rabbi Jacob, exigeant que les bobines soient mises sous scellés tant qu’il n’y aura pas de paix entre Arabes et Israéliens. Elle est abattue par un tireur d’élite à l’aéroport de Marseille. Elle avait envisagé son acte comme un devoir moral. En réalité, il s’agit d’un geste délirant, produit par un esprit malade.

Au-delà du cas de Danielle, le texte en apparence léger de Jean-Philippe Daguerre oblige le lecteur à s’interroger sur la frontière entre acte assassin et acte politique, entre militantisme et terrorisme. Dans un monde habité par la certitude de la légitimité de la résistance à l’injustice, à l’oppression, au racisme, au sexisme, à la colonisation…, la question morale des limites de l’engagement, que posait Camus dans Les Justes, est plus que jamais centrale et incontournable : jusqu’où peut-on aller pour défendre ses idées et combattre l’injustice ?

 

Écrit par : Tamara Weinstock

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