Regards n°1123

Dans l’objectif d’un pompier : la liquidation du ghetto de Varsovie

Dans 33 photos from the ghetto, diffusé sur HBO, Jan Czarlewski signe un documentaire consacré au destin des seules photographies du ghetto de Varsovie qui n’ont pas été prises par les Allemands pendant le soulèvement d’avril 1943 et sa répression brutale.

En janvier 2023, Polin, le musée de l’Histoire des Juifs de Pologne, avait dévoilé plusieurs photos inédites prises clandestinement par un pompier polonais de 23 ans, Leszek Grzywaczewski, au moment où les nazis écrasent le soulèvement du ghetto de Varsovie déclenché le 19 avril 1943.

Alors que les Allemands incendient au lance-flammes les immeubles du ghetto pour éliminer les insurgés juifs qui s’y cachent, les pompiers polonais interviennent pour éviter que le feu ne se propage dans la partie « aryenne » de Varsovie. Les photos, souvent floues et prises à la hâte depuis un endroit caché, sont partiellement masquées par des éléments de l’environnement immédiat : un cadre de fenêtre, un mur d’immeuble ou des silhouettes de pompiers et de soldats debout au premier plan. Ces images, bien qu’imparfaites, sont inestimables. Ce sont les seules photos connues prises à l’intérieur du ghetto de Varsovie pendant le soulèvement dont les auteurs ne sont pas allemands. « Cette pellicule est un document inestimable, car elle dépasse cette perspective allemande, celle des bourreaux qui photographiaient les Juifs en tant que victimes déshumanisées, anonymes », souligne l’historien Jacek Leociak lors d’une conférence de presse de présentation des photos en janvier 2023.

De nombreuses images se répètent, en particulier celles des bâtiments en feu, des murs du ghetto et de Juifs conduits à l’Umschlagplatz. Il semble que Leszek Grzywaczewski ait fait de son mieux pour immortaliser ces scènes, conscient de l’importance de documenter des événements inaccessibles aux yeux des personnes se trouvant de l’autre côté du mur du ghetto. Il a passé près de quatre semaines dans le ghetto (probablement entre le 21 avril et le 15 mai 1943). Dans un journal qu’il a tenu durant la guerre, il a noté : « L’image de ces personnes traînées hors de là [hors des bunkers] restera gravée dans ma mémoire pour le reste de ma vie. Leurs visages […] avec un regard dérangé, absent. […] des silhouettes titubant de faim et de désespoir, sales, en haillons. Abattus en masse ; ceux qui sont encore en vie trébuchant sur les corps de ceux qui ont déjà été exterminés. »

Pellicule retrouvée 80 ans après

Douze photos de cette pellicule avaient déjà été publiées et conservées sous forme de tirages au United States Holocaust Memorial Museum (USHMM) à Washington et à l’Institut historique juif de Pologne. En revanche, la pellicule elle-même demeurait introuvable. C’est alors que des chercheurs du musée Polin, préparant en 2022 une exposition sur le sort des civils juifs pendant le soulèvement du ghetto de Varsovie, ont demandé à Maciej Grzywaczewski, fils du pompier, de fouiller dans les archives photographiques de son père. Il finit par retrouver la vieille pellicule aux bords endommagés dans un carton oublié depuis des décennies, où son père, mort en 2023, avait rangé ses films photographiques.

Leszek Grzywaczewski était aussi un résistant polonais, membre de l’Armia Krajowa (l’Armée de l’Intérieur), la principale organisation de résistance polonaise. Parallèlement, le documentaire s’intéresse aussi au sauvetage de Juifs auquel il participa, et plus particulièrement à l’histoire de la famille de la jeune fille juive qu’il cacha au péril de sa vie. Lors des grandes déportations de l’été 1942, la famille Laks parvient à s’exfiltrer clandestinement du ghetto avec l’aide de résistants polonais. Placée d’abord dans un couvent où elle vit sous une fausse identité, leur fille Romana est ensuite hébergée par Leszek Grzywaczewski, qui la cache dans une mezzanine de son appartement. Après la guerre, la famille Laks immigre aux États-Unis. Dans une lettre qu’Henryk Laks adresse à sa fille Romana en 1968, il évoque les photographies prises par le pompier polonais pendant le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943.

En retraçant l’itinéraire de ces images et de l’homme qui les a prises, 33 photos dans le ghetto ne se contente pas d’éclairer un épisode méconnu de l’histoire visuelle du soulèvement de Varsovie. Ce documentaire redonne aussi un visage et une voix à ceux qui, au cœur de la catastrophe, ont tenté de témoigner et de sauver des vies. Ces clichés, fragiles et imparfaits, constituent aujourd’hui une trace irremplaçable : un regard venu de l’extérieur défiant le temps et la propagande pour restituer une part de vérité humaine au cœur de l’horreur.

33 Photos from the Ghetto

1h15

Disponible sur HBO max

Écrit par : Véronique Lemberg

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