Longtemps cantonnée au rôle de patiente ou de muse, Sabina Spielrein (1885-1942) fut l’une des premières grandes théoriciennes de la psychanalyse. En rééditant La Destruction comme cause du Devenir (Mater Éditions), Alice Pfeiffer et Flora Citroën la réinstallent enfin au centre du récit.
C’est l’histoire d’un retour pour le moins spectaculaire. Il aura fallu plus d’un siècle pour que Sabina Spielrein, première femme psychanalyste, sorte de l’ombre portée par Freud et Jung. Née en 1885 à Rostov-sur-le-Don dans une famille juive cultivée, elle est internée en 1904 à la clinique du Burghölzli, à Zurich, là-même où officie Carl Gustav Jung. Diagnostiquée « hystérique », elle devient aussitôt patiente, puis son amante. La relation scandalise, fracture le jeune mouvement psychanalytique et place la jeune femme au centre d’un triangle électrique avec Sigmund Freud. On l’a longtemps réduite à cette position : objet de transfert, figure tragique, symptôme vivant. Pourtant, Spielrein est médecin, chercheuse, théoricienne. Elle soutient sa thèse en 1911 puis participe activement aux premières heures de la psychanalyse. Son nom circule dans les correspondances, ses intuitions nourrissent les débats. Puis, peut-être parce qu’elle détonne et prend trop de place, l’histoire l’efface. Revenue en Union soviétique, Spielrein poursuivra son travail avant d’être assassinée par les nazis en 1942, au cours du massacre de Zmievskaïa Balkai. L’oubli sera presque total, jusqu’à la redécouverte tardive de ses archives. La Destruction comme cause du Devenir, publié en 1912, est son texte le plus célèbre. Aujourd’hui encore, il frappe par sa radicalité comme par sa modernité. Spielrein y avance une idée décisive : au cœur de l’élan amoureux et sexuel réside une part de destruction. Non pas simple négativité, mais condition même de la transformation. Aimer, c’est consentir à une perte, à une dissolution partielle de soi. Autrement dit, le désir comporte toujours un noyau d’anéantissement et c’est justement de cette tension que naît le devenir.
« Une ancêtre imaginaire et essentielle »
Le grand public l’ignore mais l’intuition de Spielrein précède de près d’une décennie la théorie freudienne de la pulsion de mort. Ce dernier reconnaîtra sa dette et son emprunt, sans toutefois les mesurer à leur juste valeur. « Longtemps éclipsée dans la triangulation Freud–Jung, la pensée de Sabina Spielrein n’a jamais bénéficié d’un véritable espace éditorial en France, explique l’éditrice du livre. Cette nouvelle traduction s’inscrit dans une triple démarche : reconnaissance intellectuelle, réparation mémorielle et transmission intergénérationnelle ». Jouissant d’une élégante mise en page, ce texte court, vif et audacieux se lit comme une pièce manquante de l’histoire intellectuelle européenne — un moment où une jeune femme, juive, étrangère, ose penser contre et avec ses maîtres. En préambule, la présente édition est portée par une préface inspirée signée par la journaliste Alice Pfeiffer. Depuis Vienne, l’autrice, elle-même juive et (franco)-autrichienne, y entremêle enquête personnelle et réflexion théorique. En Spielrein, elle dit avoir trouvé « une ancêtre imaginaire et essentielle ». Peut-être un alter-ego. Surtout, Pfeiffer restitue avec une grand justesse la violence symbolique et réelle qui a traversé la vie de Spielrein : sexualisation forcée des patientes, soupçon antisémite, confiscation de la parole. Elle montre aussi l’actualité comme la puissance conceptuelle d’une pensée qui lie amour, destruction et création dans un même mouvement. « Cette histoire me touche alors même qu’elle a été pionnière de la psychanalyse pour enfants et a travaillé sur le langage, on ramène sans cesse Spielrein à une position passive, hystérique, extrêmement sexualisée », explique-t-elle.
Il convient, pour finir, de saluer le rôle de Mater Éditions dans cette redécouverte. Fondée en 2024 par Flora Citroën, la jeune maison s’est donnée pour mission de « faire entendre des voix de femmes que l’histoire a marginalisées ou simplifiées ». Si le geste est éditorial, il revêt une indéniable dimension politique. A l’heure où la lecture décline et où les conservatismes regagnent du terrain, lancer une maison indépendante relève d’une forme de pari courageux. Fort judicieusement, Citroën parie sur l’exigence, sur la complexité, sur des textes qui ne se laissent pas réduire à un slogan. En l’occurrence, redonner vie à Sabina Spielrein, ce n’est pas seulement réparer une injustice mémorielle. C’est rappeler que l’histoire des idées est faite de strates, d’effacements et de retours. Et que certaines intuitions, longtemps étouffées, travaillent encore notre présent. Dans la destruction, Spielrein voyait la condition du devenir. Sa propre œuvre en est la preuve éclatante : enfouie, puis exhumée, elle nous revient aujourd’hui avec une force intacte.






