Regards n°1223

Saul Steinberg, l’art de la ligne

Ayant influencé de nombreux illustrateurs et auteurs de BD, Saul Steinberg (1914-1999) a élevé le dessin de presse au rang d’art moderne. All in Line, son premier livre, publié en 1945, vient de paraître en français sous le titre de Tous en ligne (Éditions La Table Ronde) et en est la preuve éclatante.

Publié à New York en juin 1945 chez Duell, Sloan & Pierce, All in Line témoigne du regard d’un exilé juif sur la société américaine et sur la puissance militaire des États-Unis en guerre, qu’il dessine au quotidien dans des paysages lointains. L’ouvrage rassemble ses premiers travaux humoristiques pour The New Yorker, des œuvres antifascistes parues dans PM et Liberty, ses remarquables reportages de guerre dans The New Yorker, et des dessins inédits.

En 1933, Steinberg fuit l’antisémitisme de sa Roumanie natale pour étudier l’architecture à Milan, où il se lance dans le dessin de presse. Interné par les Italiens en 1941, il gagne le Portugal, puis la République dominicaine, et arrive enfin aux États-Unis, avec l’aide de Harold Ross, du New Yorker. Engagé dans la marine, naturalisé américain en février 1943, il effectue des missions de propagande pour l’Office of Strategic Services (OSS) en Chine, en Inde, en Afrique du Nord et en Italie, en 1943-1944.

L’idée de All in Line est lancée par la maison d’édition, via le directeur artistique du New Yorker, ou par César Civita, l’agent de Steinberg. De retour aux États-Unis en octobre 1944, Saul épouse Hedda Sterne, artiste juive venue, elle aussi, de Roumanie. Steinberg divise son livre en deux parties. La première se compose de dessins, pour la plupart parus dans The New Yorker : des gags visuels, souvent sans légende, où il capture des absurdités du quotidien d’un trait élégant. Un peintre scie une longue toile panoramique en morceaux plus vendables ; un enfant trace sur la rue un énorme buste de femme à la poitrine dénudée, dont les passants ne voient pas les contours ; une femme assise plie des cintres métalliques qui se transforment en visages souriants ; une mère dort à côté de son bébé et rêve de moutons avec leurs agneaux… Ces gags visuels explorent des thèmes récurrents, comme la connexion entre la main et la ligne qu’elle trace, ou les métamorphoses.

Gravité du sujet et légèreté du trait

La seconde partie, « Guerre », se divise en sous-sections : caricatures antifascistes, Chine, Inde, Afrique du Nord, Italie. Ces dessins, tirés des portfolios publiés dans The New Yorker de 1944 à 1945, témoignent d’une observation précise et sensible de la guerre. Ainsi, Hitler force Mussolini et de minuscules alliés roumains, hongrois et finlandais à entrer en Russie… Des familles chinoises fuient, et des soldats américains scrutent le ciel dans un paysage que vont dévaster les bombes d’avions japonais, que nous ne voyons pas. Des GI déambulent dans les rues pittoresques de Kunming (Chine), lisent leur courrier ou mangent dans des restaurants locaux. Un GI photographie le Vésuve en éruption. Un long convoi américain traverse les montagnes italiennes, où de rares cultures et quelques civils témoignent de la vie paysanne. Steinberg ne dramatise pas la guerre. Ses formes stylisées créent une tension entre la gravité du sujet et la légèreté du trait.

Succès d’édition, All in Line marque le début de sa reconnaissance comme artiste. Fin 1946, Steinberg expose au MoMA parmi les Fourteen Americans, artistes prometteurs dont Mark Tobey, Motherwell et Gorky. Il entretiendra des liens étroits avec la France, exposant à la Galerie Maeght dès 1953, ami avec Le Corbusier, Jean Hélion, Picasso, Cartier-Bresson, Doisneau… Steinberg affirmait être « un écrivain qui dessine ». Ouvrant la voie à une illustration littéraire et artistique oscillant entre humour, critique sociale et poésie, il montre que la ligne graphique peut être un outil narratif puissant et inspire de jeunes dessinateurs français d’après-guerre tels Sempé, Cabu ou Siné. Tous en ligne permet de redécouvrir son art graphique.

Écrit par : Roland Baumann

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