Regards n°1115

Vulnérabilité de la démocratie

En 1967, Ernst-Wolfgang Böckenförde, théoricien du droit et juge à la Cour constitutionnelle allemande, avait pointé la vulnérabilité de la démocratie libérale en utilisant une formule entrée dans la postérité : « L’État libéral, sécularisé vit de présupposés qu’il ne peut lui-même garantir. » Il soulignait ainsi que l’État démocratique dépend de valeurs fondamentales (liberté, responsabilité, dignité humaine, tolérance, …) qu’il ne peut imposer aux citoyens. Si ces valeurs ne sont ni voulues ni défendues par les citoyens eux-mêmes, la démocratie devient une coquille vide. La démocratie dépend donc d’un esprit démocratique qu’elle ne peut pas créer ni imposer par la contrainte.

Formulée fin des années 1960, cette théorie semble pourtant avoir été forgée aujourd’hui pour décrire le refus de certains juges de ne pas faire respecter la législation sur l’antisémitisme. Elle s’applique aussi à l’indifférence de nombreux citoyens face aux attaques menées contre l’État de droit, les médias indépendants, la culture et la science. Or, la démocratie tient debout grâce à tous ces piliers.

Si la vulnérabilité inhérente de la démocratie se manifeste aussi en Israël, elle se heurte heureusement à la volonté civique de nombreux Israéliens. Des centaines de milliers d’entre eux participent chaque semaine à des manifestations antigouvernementales, accusant le Premier ministre Benjamin Netanyahou de saper la démocratie et de poursuivre la guerre à Gaza sans se soucier du sort des otages ni d’une issue politique à cette guerre.

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Bien que Benjamin Netanyahou affirme défendre la démocratie, il mène depuis quelques années une lutte acharnée pour affaiblir les garde-fous démocratiques et consolider son pouvoir personnel. Il s’accroche obstinément au pouvoir pour échapper à la justice et contrôler un appareil d’État qu’il juge trop indépendant. Ce cocktail indigeste de manœuvres pitoyables et de calculs cyniques enfonce chaque jour Israël dans une dérive illibérale et autoritaire qui pourrait durer bien au-delà de son mandat.

Même la tragédie du 7-Octobre n’a provoqué aucun sursaut moral ou politique chez Benjamin Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite religieuse. Ils n’ont jamais fait de la libération des otages israéliens détenus à Gaza une priorité. Pire, ils sacrifient leur triste sort au profit d’objectifs militaires irréalisables (la destruction totale du Hamas) et de desseins politiques inavouables (éluder leur responsabilité écrasante dans la tragédie du 7-Octobre). Et en dépit de l’échec flagrant de cette politique axée exclusivement sur une victoire militaire impossible, Benjamin Netanyahou poursuit cette guerre dont le seul résultat est la mort de civils palestiniens.

En subordonnant les institutions démocratiques à ses intérêts personnels et en transformant son parti, le Likoud, en une formation populiste et centrée autour de sa seule personne, Benjamin Netanyahou trahit même les grandes figures tutélaires de la droite nationaliste israélienne : Menahem Begin et Yitzhak Shamir. Malgré leur passé terroriste dans des groupes paramilitaires violents, ces deux hommes politiques ont exercé la fonction de Premier ministre en respectant les règles du jeu démocratique sans jamais chercher à affaiblir les contre-pouvoirs. Ils gouvernaient certes avec une ligne dure, mais en appliquant la loi et en se soumettant scrupuleusement aux décisions de la Cour suprême.

En diaspora, beaucoup de Juifs attachés à Israël sont aussi sidérés par cette dérive illibérale. Cela n’a rien d’étonnant. Leur attachement à la démocratie et à l’État de droit se traduit aussi par une exigence de cohérence vis-à-vis d’Israël. S’ils défendent activement la démocratie dans leurs pays respectifs, ils estiment donc qu’ils doivent la défendre en Israël avec la même vigueur, surtout lorsque le gouvernement sape lui-même les fondements démocratiques posés par les Pères fondateurs d’Israël.

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Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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