Regards n°1074

Thomas Chatterton William : “Il existe un climat de censure croissante et d’intolérance”

Jusqu’ici confidentielle et cantonnée à l’Amérique, la cancel culture semble se répandre, notamment par l’intermédiaire des réseaux sociaux. La pratique serait-elle exacerbée sur Twitter et Instagram ?

 

Thomas Chatterton Williams : Ce que l’on nomme cancel culture est effectivement très adapté aux méthodes de lutte en ligne, sur Twitter et Instagram, précisément parce qu’elle est inextricablement liée aux changements technologiques que ces médias sociaux ont imposés. Nous menons désormais nos vies face au jugement de lautre dans le panoptique des médias sociaux. Nos penchants vers l’ostracisme, l’identification de boucs émissaires et le « public shaming » ne sont pas vraiment nouveaux, mais ils sont sans aucun doute suralimentés et étendus à toutes les facettes de nos existences aujourd’hui.

 

Aux côtés de Salman Rushdie, Gloria Steinem, Mark Lilla, Kamel Daoud et 150 écrivains et journalistes de premier plan, vous êtes à l’origine d’un appel à la vigilance sur ces questions. Racontez-nous…

 

Thomas Chatterton Williams : Au vu des réactions qu’il a suscité, le texte a visiblement touché une corde sensible dans le monde entier, ce qu’aucun des signataires n’aurait pu prédire. Les détracteurs de la lettre ont déclaré quelle évoque un problème qui n’en est pas un, qui nexiste pas, mais je ne pense pas que vous puissiez susciter un débat si profond durant plus de six mois dans une demi-douzaine de pays en parlant de quelque chose qui na rien de réel. Il est clair que beaucoup de créateurs ont vécu chacun leur tour des expériences qui les poussent à croire qu’il existe un climat de censure croissante et d’intolérance. Et tout cela les rend clairement angoissés. Ils ont peur de prendre la parole. A cela, les tenants d’une certaine forme de censure répondent en rejetant l’argument d’un revers de la main. On comprend pourquoi : leur camp gagne du terrain, il a de plus en plus de pouvoir et ils ne veulent pas ce ça s’arrête.

 

Selon vous, pourrait-on aborder son identité noire comme son identité juive ? 

 

Thomas Chatterton Williams : Ce que je rejette est cette certitude biologique disant, pour résumer, que le fait d’être noir se distingue forcément des autres formes dhumanité. Pour moi cest plutôt une affaire de tradition culturelle. Cest un héritage. Cest lamour de mon père et le monde quil incarne. Ce sont certaines des plus grandes œuvres artistiques qui ont été créés aux Etats-Unis. Par certains aspects, je pourrais défendre une « blackness » qui se rapprocherait dune « Jewishness ». Car beaucoup de Juifs dans mon entourage soutiennent que leur identité nest pas forcément raciale mais plutôt ethnique et culturelle. Cest une tradition.

 

En bref

 

 

 

 

Peut-on encore débattre dans l’Amérique post-Trump ? Si l’élection récente de Joe Biden a permis de remettre un peu calme dans un pays jusqu’alors polarisé à l’extrême, chaque voix semble encore et toujours y prêcher pour sa paroisse, son origine ou bien encore sa couleur de peau. Effrayé par cet universalisme en voie de disparition, Thomas Chatterton Williams tient bon. A l’essentialisme qui déroule un destin écrit à l’avance, il préfère l’existentialisme de ceux qui prennent les commandes de leurs vies, celui de Sartre notamment : « Parfois vous êtes tellement enfermé dans les blessures du passé que vous manquez le cadeau qui vous est fait d’être en vie, le présent et les possibilités que vous offre ce présent de vous réinventer, de créer quelque chose de neuf », explique t-il. Exilé en France depuis dix ans déjà, voilà que Williams poursuit inlassablement la réflexion sur cette « époque où la notion de race obsède ». Il publie ainsi un ouvrage remarqué aux éditions Grasset, Autoportrait en noir et blanc, un essai nourri de ses observations, de son expérience du métissage et de sa crainte d’une société du repli. Maniant la nuance, l’intellectuel américain –dont le père est « noir » et la mère est «  blanche  »– y appelle à « désapprendre l’idée de race », pourfend la tentation communautariste et reprend le flambeau du vivre ensemble. Salvateur !

Écrit par : Laurent-David Samama

Esc pour fermer

Juliette Bour
Rencontre avec Juliette Bour
Génocide des Tutsi au Rwanda - Ces femmes impliquées dans le génocide des Tutsi du Rwanda
Mémoire
Naher Beth-Grigo
Témoignage de Naher Beth-Grigo
Génocide de 1915 - Témoignage de Naher Beth-Grigo
Mémoire
Baronne Régina Sluszny-Suchowolski
Témoignage de la Baronne Régina Sluszny-Suchowolski
Shoah - Témoignage de la Baronne Régina Sluszny-Suchowolski, enfant cachée
Mémoire
Visuel SITE UTICK 2025-2026 (5)
Atelier scrabble
Envie d’une pause sympa dans la semaine ? Le CCLJ vous propose une soirée Scrabble en duplicate : chacun joue(...)
Non classé
israel diplomatie religieuse
L’essor des actes antichrétiens à Jérusalem, un défi posé à Israël
Symptôme d’un Israël replié sur lui-même et toujours plus isolé sur la scène internationale, la multiplication des violences contre les(...)
Frédérique Schillo
Israël
netanyahou
Quand la santé de Netanyahou devient un fait politique
Après avoir longtemps dissimulé son état de santé, le Premier ministre Netanyahou a choisi de le politiser. Au risque d’en(...)
Frédérique Schillo
Israël