Écrit par : Laurent-David Samama

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Villa : itinéraire d’un monument familial

Institution culturelle labellisée Patrimoine du XXe siècle, la Villa Benkemoun se voit racontée de l’intérieur dans un roman sensible. Dans La Villa (Éditions Stock), Brigitte Benkemoun dresse le portrait collectif d’une génération, d’une époque et celui plus intime d’une transmission qui résonnera avec chaque histoire familiale.

Journaliste et désormais écrivaine, Brigitte Benkemoun a fondé sa méthode littéraire sur l’écriture du réel. Son matériau, c’est la vie, la sienne et celles de son entourage. Une superposition de destins au sein de laquelle la grande Histoire se mêle aux trajectoires individuelles. Avec La Villa, l’exploration biographique se poursuit. On pourrait même dire qu’elle se parachève. L’auteure y signe en effet son livre le plus personnel, celui qui, de son propre aveu, lui a posé le plus de dilemmes. L’histoire, la voici : il y a quelques années, Brigitte Benkemoun hérite de ses parents une folie architecturale. Une maison futuriste et utopique aux allures de vaisseau de béton, située à quelques kilomètres d’Arles. Au programme : esthétique moderne et diablement seventies par l’explosion des couleurs et l’extravagance des courbes, influences pompidoliennes et giscardiennes pour l’euphorie créative que l’endroit dégage. De loin, la bâtisse semble être l’œuvre de grands bourgeois lettrés imbus d’eux-mêmes et tout à fait sûrs de leur gout… Il n’en est rien !

À la question « comment étaient vos parents ? », Brigitte Benkemoun s’empresse d’ailleurs de rétorquer : « Exactement le contraire de ce que vous imaginez ». Il est vrai que leur profil déjoue les idées reçues tant il ne semble pas coller au lieu qu’ils se sont pourtant échinés à imaginer puis à habiter. La villa fut ainsi la propriété de Pierre et Simone, de modestes Juifs d’Algérie, originaires de Sidi Bel Abbès, rapatriés comme beaucoup en 1962, devenus notables à force de travail, et libres de toutes racines puisque déracinés.

« Quand ils décident de faire construire, ils sont deux jeunes quadras typiques des années Pompidou », explique leur fille. « Dans la moyenne de l’époque, ils ont trois enfants. Ils croient au progrès, ils adorent le moderne, détestent le rustique, vénèrent Vasarely, et se sont offert des tables Knoll. Mais, s’ils apprécient le design, ils ignorent le plus souvent le nom des designers. De Le Corbusier, par exemple, ils connaissent la Cité radieuse à Marseille… pour une raison qui n’a rien à voir avec l’architecture : quand il va voir jouer l’OM au stade Vélodrome, Pierre, supporter passionné du club phocéen, a pris l’habitude de garer sa voiture le long de cet immeuble. »

La Villa comme lieu de progrès et de réécriture de soi

Comme souvent chez Brigitte Benkemoun, le livre sert de prétexte à la poursuite d’une quête intime. On y lira ainsi l’histoire vraie, fouillée et réinterrogée, d’une maison de famille certainement conçue pour mieux tourner la page de l’exil d’Algérie. Un formidable travail d’exploration familiale, d’autant plus courageux qu’il ne fait pas l’économie des questions qui fâchent. Celles du pourquoi, du comment et des non-dits derrière le vernis pop des Trente Glorieuses. En retraçant l’histoire de la construction, de la décoration puis de l’habitation de la villa familiale, c’est le portrait collectif d’une génération que nous lisons. Autant d’hommes et de femmes guidés par une soif de vivre, une ambition et un optimisme qui nous paraissent à bien des égards lointains sinon extravagants dans la grisaille actuelle. Pourquoi bâtir une telle villa ? « Plutôt qu’épater la galerie, j’ai la naïveté de croire qu’ils ont voulu se surprendre eux-mêmes, se congratuler pour le chemin parcouru, s’éblouir de l’image que leur renverrait cette maison, sidérés de leur propre culot. », répond Brigitte Benkemoun. L’idée d’une jolie revanche sur l’Histoire à une époque qui permettait l’ascension sociale. Au fil des années, la Villa devient un lieu de progrès et de réécriture de soi. Le couple parental s’y inventera de nouveaux rituels, de nouvelles manières de vivre. Les enfants, comme souvent à cette époque, suivent bon gré mal gré dans ce qui ressemble, parfois à un château encombrant pour des adolescents soucieux de ne surtout pas sortir du lot. En pointillés, le livre écrit également une histoire juive assimilée, perpétuant la chaleur des traditions sans le poids des croyances

On ne s’étonnera dès lors qu’à moitié de découvrir dans l’identité de l’architecte Émile-Moise Sala une trajectoire « un temps compromise par l’Occupation et les lois anti-juives ». Car ce que nous disent Emile-Moïse comme Pierre et Simone, c’est finalement la possibilité de surmonter son origine par la volonté, par le rêve et par l’effort. « Au lieu de se cacher, Sala s’était engagé dans la Résistance sur le plateau des Glières. Et depuis la Libération, il participait à la reconstruction : surtout des immeubles, des écoles, des quartiers pavillonnaires, assez peu de clients particuliers. D’où l’enjeu pour lui de ce projet architectural, décrit aujourd’hui sur le site du ministère de la Culture comme un « une « œuvre de maturité » et « l’occasion de livrer le meilleur de son architecture ». Voilà un livre qui permet de croire qu’il n’est jamais trop tard pour se réinventer.

Écrit par : Laurent-David Samama

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