Regards n°1118

Marc Weitzmann entre chaos et quête de la « part sauvage »

La Part sauvage (Éditions Grasset) s’articule autour de vingt ans d’amitié entre Marc Weitzmann et Philip Roth, débutant en 1999 et se prolongeant jusqu’à la mort de l’écrivain en 2018. C’est à travers ce lien personnel et intime que Marc Weitzmann se penche sur l’évolution des États-Unis, « depuis l’Amérique telle qu’elle aurait pu être » jusqu’à un pays transformé par la montée de la violence, de l’antisémitisme et du retour des idéologies extrêmes.

Summertime blues… En apprenant, au cœur de l’été, la nouvelle de la non-reconduction de son émission Signe des Temps sur la grille de rentrée de France Culture, les auditeurs de Marc Weitzmann faisaient grise mine. Il faut dire que depuis plus de sept ans, l’homme de plume devenu producteur radio s’échinait à raconter son époque autrement, avec nuance et une volonté affichée de prendre de la hauteur sur les questions brulantes du moment, en « cherchant lui-même » le chemin de sa pensée autant qu’en permettant à une panoplie de chercheurs, experts et intellectuels de confronter leurs visions et « charbonner ensemble ».

En cette rentrée littéraire, Marc Weitzmann a justement matière à repartir du bon pied : il publie, chez Grasset La part sauvage, profond et passionnant récit sur l’époque autant que sur sa relation avec l’écrivain américain Philip Roth. Une double biographie en somme, de l’écrivain américain d’abord et, en filigrane, de lui-même. Le texte devrait, sans aucun doute, faire date tant il semble offrir un juste condensé la pensée de son auteur et concentrer, par la même occasion, toutes ses obsessions, prises de positions et autres inclinaisons politiques et culturelles.

Livre à (profonds) tiroirs, ouvrage ne manquant pas d’explorer toutes les facettes du tourment suscité par l’identité juive, La part sauvage raconte Roth comme on le connait finalement peu : sur le tard d’abord. Une époque où il est certainement le plus désabusé mais aussi le plus touchant. Non plus comme objet littéraire ou un juste décrypteur de son époque, pas vraiment comme incarnation des lettres ashkénazes non plus… Ici, on lit Roth dans la réalité de sa vie d’homme pour reprendre le titre d’un de ses romans, dans sa misanthropie bien connue, mais également dans des élans qui font de lui un auteur de génie. On dit souvent qu’il ne faut jamais rencontrer ses idoles. Marc Weitzmann n’a pas suivi le conseil. Bien lui en a pris : l’objet de sa fascination s’est transformé en un ami cher.

Dans La part sauvage, Weitzmann, qui fut longtemps rédacteur en chef de la rubrique littéraire des Inrockuptibles, s’échine à ne pas coller aux frontières stricts d’un seul genre. Il oscille entre l’essai, les mémoires, la critique littéraire et une petite part – réussie – d’autofiction. Une manière habile de déployer le récit des mutations idéologiques à l’œuvre en France mais surtout en Amérique au cours des dernières décennies. 

Page après pages, on lit ainsi la chronique d’un glissement rapide sur fond d’essor du terrorisme, les reculades d’une société qui se livre aux Gafam et autres inquiétantes réévaluations (toujours à la baisse…) de la figure du Juif. L’antisémitisme ne disparait pas, il prospère. La gauche ne s’ennoblit pas, elle se perd. On lira alors avec un certain intérêt les pages consacrées à son départ des Inrockuptibles, de même que le portrait de Michel Houellebecq très tôt perçu comme un parfait interprète du monde qui s’augurait. Le tout s’agrémente de pérégrinations, de Paris à Tel Aviv et surtout de l’autre côté de l’Atlantique.

L’engloutissement d’une intensité juive

Dans ce chemin d’errance (juive), il demeure un point fixe, une constance : Roth. Par le biais de la vie hors norme et de l’œuvre anticonformiste de ce dernier, Weitzmann analyse un engloutissement. L’engloutissement d’une intensité juive du débat mais aussi, plus largement, d’une certaine idée de la liberté d’écriture et d’un temps où la littérature tenait, tout simplement, le haut du pavé. « Philip Roth est mort le 22 mai 2018. J’avais fait sa connaissance presque vingt ans plus tôt, en 1999 – vingt années qui de Jérusalem à New York et Paris, avaient vu le monde global exploser, la haine et le populisme tout submerger et ma propre vie basculer, mais durant lesquelles nous étions devenus amis. Il avait tenu dans ma vie comme dans celle de ses lecteurs le rôle de refuge mental et de boussole. Et maintenant qu’il était en train de mourir, le pays qui lui avait fourni la matière première de ses livres était détricoté par Donald Trump. Le choc intime de sa mort a alors pris un autre sens : celui de la fin d’un monde au profit de la violence, de la montée de l’antisémitisme, du retour en force des idéologies. ». Voilà un livre intelligent dont les connaisseurs de l’œuvre de Roth se délecteront.

Écrit par : Laurent-David Samama

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