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Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi
Regards n°1123

Un Conseil de la paix, vraiment ?

Le jeudi 19 février s’est ouverte à Washington, à l’« Institut pour la paix » qui, bien sûr, porte désormais le nom de Donald Trump, la première réunion du Conseil de la paix créé à l’initiative du président pour reconstruire Gaza, y établir la paix, et, au-delà, se porter au chevet de tous les points névralgiques de la planète. Un assortiment baroque de quarante-sept pays y participe, dont le Kosovo, l’Azerbaïdjan ou l’Albanie, mais aucun des alliés traditionnels des États-Unis, notamment européens. Il s’agit de définir les conditions de la stabilisation de la bande de Gaza, au moyen de l’envoi d’une force de stabilisation (ISF) de plusieurs milliers de soldats et policiers, ainsi que de la constitution d’une administration palestinienne provisoire.

Netanyahou a préféré se faire représenter par son ministre des Affaires étrangères, l’inexistant Gideon Sa’ar. On le comprend. La dernière chose dont il a besoin en ce début de saison électorale c’est d’être vu en compagnie des Turcs et des Qataris, ces patrons du Hamas qu’il avait juré de chasser à jamais des affaires gazaouies. Il y a plus : la volonté de ne pas aborder le débat sur le retrait éventuel des forces israéliennes du territoire. En effet, Israël en contrôle près de 60% et n’a aucune intention de lâcher prise. Certes, le « plan de paix » en 20 points de Trump prévoit bien en sa seizième clause qu’Israël « n’occupera ni n’annexera Gaza » ; mais il n’y a aucune échéance au retrait de ses forces, aucun processus devant y mener, rien. La condition générale posée par Israël – la sécurisation du territoire par le désarment complet du Hamas – est faite pour ne pas être satisfaite. Car qui et comment va désarmer complètement le Hamas ? Après tout, le gouvernement de Jérusalem est incapable de désarmer les bandes de malfrats qui sévissent au sein de la population arabe d’Israël. Aussi bien, l’organisation djihadiste renforce tous les jours son emprise sur la moitié du territoire qui lui reste, aucune force internationale ne pourra ni ne voudra l’affronter sur le terrain, et Tsahal s’en gardera bien. Non seulement parce que cela signifierait reprendre la guerre là où on l’a laissée, mais parce que la présence d’un Hamas diminué mais toujours actif sert les desseins de Netanyahou. En fait, elle perpétue la situation d’avant le 7-Octobre : une alliance d’intérêts de Netanyahou et du Hamas contre l’Autorité palestinienne. Pourquoi faire ? Eh bien, pour empêcher l’unification des deux tronçons du territoire palestinien, Gaza et la Cisjordanie, et, à terme, un État palestinien.

En attendant, les appels de membres influents de la coalition de renouveler la colonisation de la Bande se multiplient. J’avais tendance à traiter ces velléités par le mépris ; ce n’est plus le cas désormais. Un processus semblable à celui que nous avons connu en Cisjordanie dans la foulée de la guerre des Six-Jours prend corps dans la bande de Gaza : une occupation définie comme « temporaire » qui s’éternise, les premiers points de peuplement pour raisons de sécurité, une communauté internationale anesthésiée par le temps qui passe…

 

***

 

Justement, le 15 février, le gouvernement Netanyahou a approuvé un plan visant à faciliter l’acquisition de terres en Cisjordanie par les colons. Conformément à cette décision, les autorités désigneront des zones faisant l’objet d’un enregistrement foncier, exigeant de toute personne revendiquant un terrain qu’elle en prouve la propriété. Or, depuis la guerre des Six-Jours, la majeure partie des terres du territoire n’a jamais été officiellement enregistrée. Désormais, tout citoyen israélien pourra acheter un terrain en « Judée-Samarie » aussi facilement qu’en-deçà de la défunte Ligne verte. Par ailleurs, Israël s’arroge l’autorité sur la politique environnementale et sur les sites archéologiques du territoire, y compris dans les zones A et B, lesquelles, en vertu des accords d’Oslo, sont en principe du ressort de l’Autorité palestinienne. La signification de cette mesure d’apparence banalement bureaucratique est simple : le commencement de l’annexion de jure de la Cisjordanie. Le gouvernement n’en fait point mystère. Pour le ministre de la Défense, Israël Katz, il s’agit là d’« étape importante sur les plans sécuritaire et administratif, visant à garantir le contrôle total, l’application de la loi et la liberté d’action de l’État d’Israël dans la région ». Quant à Bezalel Smotrich, ministre des Finances et, surtout, ministre au sein du ministère de la Défense chargé des colonies, il a déclaré que le gouvernement « poursuivait la révolution dans la politique de colonisation et le contrôle de l’ensemble du pays. »

Cette directive n’est que la sanction légale de la vague de violence qui balaie le territoire depuis l’attaque terroriste du 7-Octobre. En janvier 2025, l’opération « Mur de fer » a vidé de leur population les camps de réfugiés de Tulkarem et de Nour Chams, dans le nord de la Cisjordanie – 32 000 personnes, empêchées depuis de remettre les pieds chez elles. À cette opération massive s’ajoutent des pogroms quotidiens menés par les colons contre les communautés villageoises palestiniennes, sous l’œil complaisant de l’armée et de la police, parfois avec leur complicité active. Depuis le 7-Octobre, soldats et colons ont tué plus de mille Palestiniens. Un nombre équivalent a été forcé à quitter leur terre. Cependant que des appels d’offres ont été lancés pour la construction de plus de 3.000 logements dans le triangle Jérusalem-Est-Ramallah- Bethléem. Le but de tout cela combiné, défini sans ambages par Smotrich, est de tuer toute possibilité d’un « État terroriste au cœur du Pays d’Israël ».

Au cœur du débat en cette année électorale il y a l’érosion de la démocratie libérale israélienne. Gageons que l’essentiel de la classe politique évitera soigneusement l’énorme éléphant qui trône au milieu de la pièce qui est pourtant le principal responsable de ladite érosion : l’occupation. Parmi les chefs des formations sionistes de l’opposition, seul Yaïr Golan, le leader du parti de gauche les Démocrates, ose évoquer la solution à deux États, et encore, du bout des lèvres. Tous les autres sont peu ou prou alignés sur les positions de la coalition, soit, pour la plupart d’entre eux, parce qu’ils y adhèrent par conviction, soit parce qu’ils estiment que, vu l’état de l’opinion après le 7-Octobre, il serait électoralement suicidaire d’en parler. Plus que jamais, la solution ne peut venir que de l’extérieur.

 

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Le projet de loi 575 de la députée française Caroline Yadan visant à réprimer l’antisionisme radical, déjà adopté en commission de lois, sera bientôt débattu, et très probablement voté, à l’Assemblée nationale. Il vise à combattre les « nouvelles formes d’antisémitisme », notamment l’antisionisme et la minimisation de la Shoah.

Moralement, c’est une excellente nouvelle. L’antisionisme de principe n’est pas destiné à critiquer, aussi durement que l’on veut, les actions du gouvernement d’Israël, ce que chacun a le droit de faire. Il s’en prend à l’État lui-même, une entité vivante, membre de la communauté des nations. Il met en cause son existence et donc celle de son peuple. Il est en puissance proprement génocidaire. Quels que fussent les méfaits de tel ou tel régime, personne n’a songé à détruire l’État et le peuple au nom desquels il a agi. Il faut bien admettre qu’Israël est une exception, et ses ennemis, des scélérats.

Cela dit, on est en droit de douter de l’efficacité d’une telle loi. Les lois contre le racisme et contre l’antisémitisme, les lois mémorielles contre la négation des crimes de génocide, n’ont pas vraiment éradiqué les phénomènes qu’elles sont censées combattre. Mais est-ce une raison pour ne pas les promulguer ? Après tout, le rôle d’une loi n’est pas seulement de réprimer, mais de tracer des limites entre le licite et l’interdit. Ce n’est pas parce que la loi qui interdit le meurtre n’a pas éliminé tous les meurtriers qu’il faut l’abroger.

 

***

 

Leila Chahid vient de disparaître. Elle a été des années durant le visage et la voix de la Palestine en France. Je la savais fragile, mais pas au point d’attenter à sa propre vie. Nous étions tous deux en poste à Paris au début des années 2000, en pleine deuxième Intifada. Nous formions un couple improbable, et, médiatiquement parlant, efficace. Leila était une adversaire coriace. Éloquente, passionnée, énergique, jouant habilement de sa qualité de femme et n’hésitant pas à asséner mensonges et demi-vérités. Mais je peux témoigner qu’elle était dépourvue de haine et de préjugés, qu’elle exécrait l’antisémitisme et qu’elle aspirait de toute son âme à une paix de compromis. Qui représentait-elle au juste, cette grande bourgeoise qui ne mettait plus guère les pieds en Palestine ? Encore moins son gouvernement que moi le mien. Qu’elle repose en paix.

Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi

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