Israël vient de fêter ses 78 ans. Souvent, des journaux me demandaient un bilan des années écoulées. C’est peut-être un signe des temps, je ne sais, mais cette année personne ne m’a rien demandé. D’ailleurs, je n’en ai pas le cœur.
Non qu’on n’ait pas fêté le Jour de l’Indépendance en Israël. On a même eu deux Jours de l’Indépendance, tellement il est vrai que les Israéliens sont si bien divisés par le milieu qu’ils ne parviennent plus à célébrer ensemble le jour le plus sacré de leur calendrier civil. L’un, place du Musée de Tel-Aviv, naguère place des Otages, a réuni plusieurs milliers de citoyens pour une fête alternative, d’opposition pour ainsi dire. L’autre, sur le Mont Herzl à Jérusalem, fut l’affaire officielle, sous la houlette de l’inénarrable Miri Regev, ministre des Transports, ordonnatrice des célébrations d’État et lèche-bottes en chef du couple royal. On y célébra comme il se doit, à la nord-coréenne, la grandeur de Netanyahou, l’homme qui, comme il l’a dit lui-même, a sauvé le peuple juif d’un deuxième Holocauste. Mais l’essentiel fut ailleurs, dans le choix des personnalités choisies pour allumer les douze torches traditionnelles « à la gloire de l’État d’Israël ». L’un des heureux élus a brillé d’un éclat particulier : Avraham Zarbiv, rabbin et juge (dayan) de son état, et, dans les réserves, conducteur de bulldozer. En cette qualité, il a accédé à la célébrité en démolissant des centaines d’immeubles dans la bande de Gaza, et en s’en glorifiant sur les réseaux sociaux. Cela lui a valu le privilège insigne de voir son nom transformé en verbe : « zarbiver », autrement dit aplatir à l’instar de Gaza. Tout un symbole. Et un joli argument pour ceux qui nous accusent de génocide. Le « satané nationalisme », pour parler comme Stefan Zweig, ne fait pas qu’étouffer toute décence humaine ; elle rend idiot.
En veut-on un autre du même acabit ? Un enseignant de l’Université Hébraïque de Jérusalem est attablé avec des amis dans un café de sa ville. Il porte une kippa ornée d’un drapeau israélien et d’un drapeau palestinien. Un quidam trouve cela insupportable et alerte la police, qui débarque dans les cinq minutes. Oui, la même police de Ben Gvir, sous les auspices de laquelle les statistiques des crimes de sang ont atteint des sommets inégalés et dont le commissaire général est aux abonnés absents. En l’occurrence, la main des policiers n’a pas tremblé : l’homme à la kippa subversive a été brutalement interpellé, accusé d’atteinte à l’ordre public, embarqué dans un panier à salade et incarcéré. Libéré peu après, il a récupéré sa kippa, dont quelqu’un a pris le soin de découper le drapeau palestinien. Après tout, comme il fut expliqué au dangereux délinquant, « La Palestine, ça n’existe pas. »
Y a-t-il meilleure illustration de la dégradation morale d’un État conçu pour être Or la’Goyim, une « lumière pour les nations » ? Depuis la formation du dernier gouvernement Netanyahou à l’automne 2023, la descente aux enfers s’est accélérée jusqu’à rendre ce pays méconnaissable. Le démantèlement systématique de l’État de droit, la mise au pas de la justice, des garde-fous institutionnels, de la presse indépendante, la montée en force de la religion politique, la brutalisation de la vie publique, la corruption d’une classe politique pourrie et inepte, le mensonge d’État permanent, la guerre sans fin – de tout cela, Netanyahou n’est pas le seul responsable, mais il est le principal responsable. C’est lui qui a installé au cœur du pouvoir le fascisme kahaniste autrefois honni, y compris par la droite ; lui qui a confié les clés de la police à l’un d’entre eux qui en a fait une milice dévouée à sa personne (voir plus haut) ; lui qui a mis à la tête du redoutable Shin Beth, organisation toute-puissante responsable entre autres de la protection de la démocratie israélienne, un fou de Dieu dont lui-même n’avait pas voulu en son temps comme son secrétaire militaire car il le trouvait trop… messianique ; lui qui en a fait de même à l’autre agence sur laquelle repose la sécurité du pays, le Mossad, à laquelle il a imposé son secrétaire militaire, un homme accusé de parjure et dont l’unique qualificatif est la loyauté absolue à sa personne ; lui qui a encouragé l’assaut contre les juges ; lui qui a toléré que son cabinet, le cœur du pouvoir, fût peuplé de personnages louches qui traficotaient au service du Qatar et se faisaient payer par ce pays réputé financier du Hamas ; bref, lui qui a subordonné l’État aux besoins de son procès pour corruption, de sa famille et de ses mignons.
Un historien éprouve quelque embarras à personnaliser à outrance les processus historiques. Je n’ignore pas, et je l’ai souvent dit dans ces colonnes, qu’au-delà de Netanyahou ou de n’importe qui d’autre la cause première de la brutalisation d’Israël a été et reste l’Occupation, et qu’il était absurde d’imaginer que ce qui se passe au-delà de la Ligne verte n’est pas fatalement destiné à percoler en deçà. Mais je n’y peux rien, les individus comptent dans l’Histoire, surtout dans l’Histoire contemporaine. Ce n’est pas un hasard si l’école des Annales, avec sa prédilection pour les structures économiques et sociales, n’a rien produit de significatif au-delà du moyen âge et de la première modernité. Après, c’est la politique qui donne le ton, la politique autrement dit la gestion des hommes dans la cité. Et la politique, ce sont les individus qui la font.
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Comme l’on sait, le succès ou l’échec d’une guerre se mesure à l’adéquation entre ses buts proclamés et ses résultats. Or, sur les trois fronts où Israël est engagé, il est pénible de constater l’écart qui sépare les deux. Partout, Netanyahou nous avait promis la « victoire totale » ; partout l’échec est patent. Dans la bande de Gaza, au bout de plus de deux ans d’une guerre atroce, le Hamas est toujours là, maître de la moitié du territoire et se renforçant chaque jour qui passe. Même chose au Liban, où le Hezbollah, qui a encaissé des coups terribles, a repris du poil de la bête et se permet de poser ses conditions. Quant à l’Iran, l’action combinée de l’armée la plus puissante du monde et de l’armée la plus puissante de la région a abouti à l’emprise exclusive des Gardiens de la révolution à l’intérieur et à une crise mondiale de l’énergie à l’extérieur. Dans les trois cas, non seulement l’adversaire n’a-t-il pas été éliminé, il a été proprement remis en selle, voire légitimé en tant qu’interlocuteur incontournable.
Pourquoi ? Parce que les buts de guerre étaient d’emblée irréalistes. Il est illusoire de vouloir éradiquer le Hamas jusqu’au dernier terroriste, de désarmer le Hezbollah jusqu’à la dernière Kalachnikov, de détruire les infrastructures nucléaire et balistiques iraniennes au moyen exclusif de bombardements aériens. Les guerres asymétriques se terminent toujours à la table des négociations. Or, il n’y a eu aucune pensée stratégique en amont ni aucune diplomatie après. Résultat : à Gaza comme au Liban, Tsahal a créé les conditions de la victoire ; un gouvernement inepte et criminel en a gaspillé les fruits.







