Belgique : juifs messianiques, une identité complexe

Géraldine Kamps
Ils aiment Israël et les Juifs, ils chantent en hébreu et jeûnent à Kippour… mais la plupart sont chrétiens. A La Louvière, les « Juifs messianiques » sont une soixantaine à se réunir chaque shabbat avec le même enthousiasme. Avec cette volonté inébranlable de protéger le Peuple élu.
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Nous sommes le 3 octobre 2009, date de Souccot et jour de fête dans la salle de la rue de Baume, à La Louvière. C’est ici en effet que le Centre messianique « Beth Yeshoua » a pris ses quartiers l’an dernier, quittant les locaux de la rue Jef Devos, à Forest, devenus « peu sûrs », disent certains. La façade est aussi discrète qu’à Bruxelles, avec une mezzouza sur la porte d’entrée. L’Assemblée toute entière porte les couleurs d’Israël et du judaïsme : drapeaux, menorah, rubans blancs et bleus, inscriptions en hébreu, appels de soutien à la Terre sainte… « Beth Yeshoua » fait salle comble chaque semaine, et la grisaille n’a démotivé personne. La soucca installée dans le jardin attend même la grande foule. L’office a débuté en musique il y a plus d’une heure. Les fidèles -un public composé d’hommes et de femmes de tous âges et nationalités, avec ou sans kippa, un foulard ou un talith parfois-, y participent pleinement, reprenant en chœur les paroles qui défilent sur grand écran. A la tribune, Terry Convalli, administratrice de l’asbl, remplace le « pasteur-rabbi » Lorenzo Greco, « parti en Finlande, pour parler du Plan de Dieu ». L’agenda annoncé à La Louvière est, lui aussi, chargé : Simha Torah, Journée mondiale de prière pour la Paix de Jérusalem, Soirée de solidarité au Cirque Samuel Pauwels, au profit des pompiers d’Israël et de l’association Meir Panim… Terry Convalli s’adresse aux fidèles : « J’admire le peuple juif pour avoir bravé tous les dangers, quand on voit les Juifs orthodoxes qui n’ont pas peur de s’habiller comme ils le font, juste pour honorer Dieu… ».

Protéger l’Etat d’Israël

Athée au départ, Terry Convalli a toujours considéré la religion comme « un signe de faiblesse, un besoin de se rassurer en pensant que quelque chose ou quelqu’un de plus grand dirigeait tout au-dessus de nos têtes… mais je me trompais » confie-t-elle aujourd’hui. Il lui aura fallu tout un cheminement, même un passage par le protestantisme, avant d’entrer chez les Juifs messianiques. Comme beaucoup de membres ici, ses racines juives remontent à plusieurs générations. « Mais on est tous sioniste et juif de cœur » souligne-t-elle. « Les Juifs ont tout reçu, c’est pour cela qu’il faut les protéger. Le fait que Dieu ait élu un peuple a eu une incidence sur la terre entière. La question d’Israël est donc essentielle ». Un soutien inconditionnel ? « Absolument » sourit Terry, qui passe ainsi sous silence des aspects inacceptables de la politique israélienne. « Nous prions pour l’Etat d’Israël et nous plaçons tous ses dirigeants dans la main de Dieu. Nous dénonçons aussi la désinformation relative au conflit israélo-palestinien, ce qui nous vaut des insultes, parfois même de la part de Juifs ». Trois jeunes chanteurs-musiciens montent sur scène. Tout aussi investis, Lucas, Ilse et Amandine forment le groupe « Kineti » (« Kineti Le Tzion ! » Passionné pour Sion !). En même temps que son père Jacques, Amandine Sobieski, 25 ans, a découvert les Juifs messianiques il y a une quinzaine d’années, un peu par hasard. « Je viens d’un milieu chrétien pentecôtiste, mais j’ai toujours aimé Israël » précise-t-elle. « Les églises actuelles ne parlent que des chrétiens, alors que sans Israël, l’église ne serait pas. Le Peuple de Dieu a été élu pour apporter le Salut au monde. En cela, il mérite notre respect et notre soutien ». Elle ajoute : « Si on cherche un peu, nous avons tous du sang juif… ». Son mari, c’est chez les Juifs messianiques qu’Amandine souhaitait le rencontrer, le mariage a eu lieu en juin dernier… sous la houppa. Au groupe « Kineti » ou à la chorale « Osseh Shalom », issue du même mouvement, elle consacre « sa vie », ayant choisi volontairement un métier peu prenant. Concernant la politique israélienne, la jeune fille affirme : « On sait ce qui s’est passé, et on sait ce qui va se passer… ». C’est pour évoquer « ces prophéties qui vont se réaliser » qu’une délégation de Juifs messianiques (Lorenzo Greco et son épouse, Terry Convalli et Jacques Sobieski) s’est rendue à la mi-octobre au Club Amitié. Un lieu qui semble les accueillir à bras ouverts et compte même sur eux pour animer les fêtes juives. « Les Juifs apprécient beaucoup leur répertoire de chansons en hébreu et leur chorale met à Hanoucca une ambiance incroyable » assure la responsable, Anne-Marie Carette.

Pour le réveil des Juifs

Aux reproches du prosélytisme et de la conversion, Terry Convalli répond : « Le Juif n’a pas à changer de religion, il a déjà la connaissance du vrai Dieu, le seul et unique, YHVH. Il fut une très triste époque où l’on obligeait les Juifs à se convertir et à abandonner le rituel juif et biblique. On leur disait : “Désormais tu n’es plus juif, tu es chrétien”. Quel non sens ! Dans nos assemblées messianiques, le Juif qui accepte Yeshoua reste juif. Et avec son aide, nous essayons de rétablir des vérités bibliques tronquées par un certain christianisme faussé ». Philippe, 19 ans, est juif de père et de mère, et partage cet avis. Il assiste occasionnellement aux assemblées, tel « un observateur, à l’écoute ». « Mon approche des chrétiens était celle de l’anti-judaïsme, j’ai donc été séduit par ce soutien franc aux Juifs et à Israël, c’est tellement peu courant » relève-t-il. « Leur vision du judaïsme est à la fois stricte et ouverte, ce qui n’est pas forcément contradictoire. Avec un esprit parfois aussi libéral qu’à Beth Hillel, et un côté religieux qui peut rappeler La Régence. On peut jeûner à Kippour ou pas, manger casher ou pas, croire ou non en Yeshoua, on reste le bienvenu ». Comme ses deux enfants, Jacques Sobieski, lui y croit, c’est même devenu une « raison d’être ». Fonctionnaire dans la vie, membre de la chorale « Osseh Shalom », il n’a pas hésité à déménager à La Louvière pour suivre l’Assemblée. « Avant, je ressentais plus de distance envers le peuple juif, et plus d’empathie pour les Palestiniens, mais le jour où je me suis tourné vers Dieu, c’est devenu l’inverse. J’ai lu dans la Bible toutes les mentions d’Israël. Je suis allé là-bas, j’ai appris l’hébreu. J’ai cessé de manger du porc et à Pessah, on ne trouve pas une miette de pain chez moi. Je suis polonais d’origine, mais mon rêve serait de monter en Israël, mon pays ». Il est 18h passé, ce samedi d’octobre. Plus que temps pour frère Jacques, comme on l’appelle ici, de procéder à la bénédiction du loulav. La foule a rejoint la soucca dans le jardin, et les fidèles s’apprêtent à se tourner vers l’Est, en direction de Jérusalem. La soirée sera longue, les discussions comme toujours passionnées. Au Club Amitié, le pasteur-rabbi Lorenzo Greco conclut sa présentation : « Depuis toujours, je me sens visé par les tragédies du peuple juif, l’antisémitisme, la Shoah. Pardonnez-moi de tout ce qu’on a fait au nom de Jésus. Même avec des idées différentes, vous êtes mes frères, et je serai toujours près de vous, parce que je vous aime d’un amour sincère. Notre but n’est pas de faire venir les Juifs chez nous, mais de les encourager à rentrer en Israël pour sonner le Shofar. Le Messie souffrant reviendra alors comme Messie glorieux, pour apporter la paix dans le monde entier ». Etonnant, vraiment.

Une histoire juive

C’est en 1982 qu’Anya Nopari-Ghennassia fonde en Belgique l’association VIM (Voix de l’Israël Messianique qui deviendra Beth Yeshoua), œuvre que son mari Paul Ghennassia dirige en France depuis 1964. Anya est d’origine finlandaise, Paul, 85 ans aujourd’hui, est un Français juif pied-noir originaire d’Algérie. Sorti des rangs orthodoxes, c’est lui qui ramènera d’Israël le Sefer Torah dont l’Assemblée dispose. Lorenzo Greco, qui se dit d’origine marrane, sera consacré comme pasteur-rabbi de Beth Yeshoua en 1996. L’asbl est gérée par un conseil d’administration.

Croyance

Les Juifs messianiques voient en Yeshoua-Jésus le messie, le sauveur, et considèrent la Torah, « la parole de Dieu », comme la seule source fiable. Le site des Juifs messianiques de Belgique (bethyeshoua.org) affirme : « Beaucoup de Juifs redécouvrent leur Mashiah et beaucoup de chrétiens redécouvrent leur racine : Israël. Il n’est pas question, ni pour les uns, ni pour les autres de mettre en avant un pays ou une nation plus que Dieu mais de remettre les “pendules à l’heure” et de rendre aux Juifs ce que l’église leur doit : l’église est redevable au peuple d’Israël de la Torah, du salut, des prophéties ». Si l’on ne parle pas ici de conversion, on espère en revanche « réveiller » les Juifs assimilés, et les encourager à faire leur aliya « un par un », pour rapprocher le retour du Messie. La création de l’Etat d’Israël en 1948 est déjà d’ailleurs considérée comme « un bon signe ». Les Juifs messianiques ne se reconnaissent souvent plus dans la branche des chrétiens et préfèrent se désigner comme « gentils » messianiques lorsqu’ils n’ont rien de juif. Ils parleront aussi d’Ancienne et de Nouvelle Alliance plutôt que d’Ancien et de Nouveau Testament.

Chiffres

Les Juifs messianiques seraient aujourd’hui 500.000, principalement sur le continent américain, même si d’autres sources évoquent quelques dizaines de milliers d’adhérents, compte tenu du nombre moyen de personnes affiliées à une congrégation (environ 100) et du nombre de temples messianiques (environ 200 dans le monde dont deux-tiers aux Etats-Unis). La Belgique compte une centaine de fidèles.

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