De quoi un nom est-il le juif ?

Ouri Wesoly
Jusqu’au XVIIIème siècle, les Juifs ashkénazes n’avaient pas de nom de famille. Pourquoi et comment ils en acquirent un, voilà ce qui est raconté ici*. Et si le vôtre ne s’y trouve pas, pas de panique : dans cette histoire-ci, tous les appelés sont aussi des élus.
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On ne va pas se mentir : tout est la faute des Autrichiens. Et surtout de leur empereur Joseph II  (1741-1790). Un maniaque des réformes, celui-là : en moins de 10 ans, il promulgua pas moins de 6.000 décrets et 11000 lois, bonnes ou mauvaises, ce n’est pas la question.

L’une d’entre elles fut d’obliger les Juifs à prendre un nom de famille, surtout afin d’aider ses bureaucrates à mieux les taxer. Le progrès, qu’il disait. Une idée trop bonne pour ne pas se répandre dans les pays voisins, Russie comprise. Et en quelques décennies, tout fut accompli.  

Non sans que, de leur côté, les Juifs, vous les connaissez, aient protesté avec force : quoi, des noms ? On en a des noms. C’est juste qu’ils changent à chaque génération. Par exemple, supposons que Moïshé ben Mendel (Moïse fils de Mendel) aie un fils avec Sarah bat Rivka (Sarah fille de Rebecca).

Et bien, ce petit Shmuel (Samuel), que Dieu le bénisse, s’appellera Shmuel ben Moïshé et où est le problème, je vous le demande ? Mais qui a jamais gagné une guerre contre les bureaucrates ? Et donc, les Juifs du yiddishland ont dû se choisir un nom.  Oui, mais lequel ?
 

Les plus classiques ont gardé l’idée « fils de » : « son », sohn », «wich » ou « witz ». Et donc devinrent les simples « Mendelssohn », « Abramson » (ou « Avromovitch ») ou les plus compliqués « Manishewitz » (fils de Menashé), « Itskowitz » (fils d’Itzhak).

Certains, plus féministes, se sont rattachés au nom d’une femme de la famille : « Gittelman » (mari de Gitl) « Edelman » ou encore « Chaiken » (fils de Chaikeh).  Bon nombre d’autres ont fait un autre choix : être rattaché à un lieu.

Il y en a de faciles : Berliner, Berlinsky, Minsky, Warshauer/Warshavsky (Varsovie), Wiener (Vienne). D’autres où il faut connaître la géographie de la région : les Horowitz, Hurwitz, Gurevitch viennent de Horovice (Tchéquie), les Brandeis de Breslau (aujourd’hui Wroc?aw en Pologne) etc.

D’aucuns ont fait de leur nom une carte de visite professionnelle : Baker (ou  Boker), boulanger; Fleischer, Fleishman, boucher, Drucker, imprimeur; Einstein, maçon; Feinstein,  bijoutier ; Fischer – pêcheur ; Kovalsky, forgeron ; Schnitzer, sculpteur.

Dans le même ordre d’idée, il y a aussi les commerçants : Garfinkel, négociant en diamants ; Waldman, marchand de bois ; Salzman, de sel ; Tabachnik, de tabac, Wollman, de laine ; Zucker / Zuckerman, de sucre.

Et comment oublier un des métiers favoris des Juifs : tailleur (si tu dois fuir, tu n’as que tes aiguilles à prendre…) ?  Kravitz, Portnoy, Schneider : tailleur; Nadelman : l’homme à l’aiguille ; Sherman, celui aux ciseaux ; Presser, Pressman : le repasseur…

Autres métiers : ceux reliés à la religion : Cantor (chanteur) ; Federman, Schreiber (scribe) Klopman (celui qui appelle à la prière en tapant sur les volets ; Lehrer, Malamud (enseignant); Rabinowitz (fils de rabbin) ; Schechter, Schachter – abatteur rituel, etc.

A quoi s’ajoutent naturellement les noms liés à la Bible ou au Talmud. Très courues, les variantes de Cohen: Cohn, Kohn, Kahan, Kahn, Kaplan… Et celles de Levi (désignant tous deux des prêtres du Temple de Jérusalem) : Levy, Levine, Lewinsky…

Plus ceux liés à des personnages bibliques comme Isaacs, Isaacson, Eisner (Isaac) Jacobs, Jacobson, Jacoby (Jacob), Aronson, Aronoff (Aaron),  Idelsohn, Udell, Yudelson (Judah) plus des variantes des Rois David et Salomon.

Féministe, le Juif est aussi parfois écologiste. A preuve, il adopte volontiers un nom d’animal : Beerman, Berkowitz : ours; Adler : aigle;  Einhorn : licorne; Falk, Sokolovksy : faucon;  Karp : carpe; Strauss : autruche ; Wachtel : caille.

Ou encore, ceux basés sur les racines yiddish « Lieb » (lion») : Leibowitz, Lefkowitz ou « Hirsch » (cerf) : Hirschfeld, Hirschbein, Hershkowitz (fils de Hirsch). Sans oublier  « Wolf » (loup) : Wolfson, Volkovich etc.

D’aucuns, influencé peut être par le romantisme à la mode à l’époque, ont pris des noms associés à la nature, surtout les arbres : Applebaum – pommier ; Birnbaum – poirier ; Kirshenbaum – cerisier ; Mandelbaum – amandier ; Teitelbaum – palmier.

Bien qu’il n’ait pas été juif –et qu’il soit né le siècle suivant– Léopold Ritter von Sacher-Masoch (1836-1895) a d’évidence influencé certains de nos aïeux qui ont conservé des surnoms péjoratifs : Grob, rugueux ; Gruber, vulgaire ;  Billig, pas cher…

Enfin, pour conclure en beauté, les noms reprenant une qualité de celui qui le porte : Erlich : honnête, Frum : pieux ; Gottlieb : aimant Dieu, Gutman : bon, Grossman : grand, Reichman : riche, Stark : fort. Et, bien sûr, l’incontournable Wesoly : joyeux…. « Car par le nom connaît-on l’homme » (Chrestien de Troyes)

*http://www.businessinsider.com/origins-of-popular-jewish-surnames-2014-1

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