Défauts de fabrication

Elie Barnavi
Le bloc-notes d’Élie Barnavi
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Nous faisons du sur place. La guerre de Gaza s’enlise. Là même où Tsahal est censé avoir nettoyé le territoire du Hamas, des escouades de terroristes refont surface. En attendant une hypothétique incursion dans son dernier bastion de Rafah, laquelle nécessitera le déplacement de plus d’un million de gens, Israël a perdu la maîtrise des opérations de secours, désormais aux mains des Américains et de leurs alliés arabes. Dans le nord, il paraît que le Hezbollah ne veut pas la guerre, mais l’escalade, chaque jour plus meurtrière, risque d’y mener. Tout cela pourrait être évité si Netanyahou travaillait avec l’administration Biden à un « jour d’après » qui enclencherait un cercle vertueux dans la région. Pour des raisons que nous avons déjà évoquées dans ces colonnes, le premier ministre freine des quatre fers. Aussi ses relations avec Biden ont-elles atteint un point de quasi-rupture. Les deux hommes s’envoient des noms d’oiseau et Chuck Schumer, chef de la majorité au Sénat et le Juif américain le plus haut placé dans la hiérarchie des États-Unis de l’histoire, par ailleurs fervent soutien d’Israël, s’est livré, dans un discours mémorable, à une attaque en règle contre Bibi, jugé nocif aux intérêts des deux pays.

« Something gotta give », disent les Américains, mais on ne sait ni quand ni comment. En attendant, je m’aperçois que j’ai passé sous silence un événement survenu à Jérusalem le 28 janvier dernier. Ce fut pourtant une affaire d’importance, riche d’enseignements, et qui va nous permettre de prendre un peu de hauteur.

Ce jour-là, au Binyanei Hauma, le Centre de conventions internationales de Jérusalem, eut lieu un grand rassemblement organisé sous une bannière à l’intitulé un peu long, mais éloquent : Conférence pour la victoire d’Israël – la colonisation apporte la sécurité : revenir dans la bande de Gaza et dans le Nord de la Samarie. Comme le suggère le titre, la conférence a eu comme double thème l’expulsion de la population palestinienne du territoire et son remplacement par des colons juifs. On a chanté et dansé. Dans l’enthousiasme général, on a applaudi six « noyaux » de jeunes gens qui brûlent de (re)coloniser la bande de Gaza, et l’on a signé un « pacte pour la victoire » selon les termes exposés ci-dessus. N’imaginons pas qu’il s’agit d’éléments excentriques et marginaux. Non moins de dix ministres ont honoré l’événement de leur présence, ainsi que vingt-sept députés, soit près de la moitié de la coalition au pouvoir et un bon tiers de députés du Likoud, sa pièce maîtresse, le parti de Netanyahou. Comme on voit, le thème du « transfert », jadis effectivement l’apanage des franges folles de la droite extrême, a pénétré le cœur de la politique israélienne.

Comment en est-on arrivé là ? Comment rendre compte de la montée en force de ce camp national-messianique, jusqu’à réussir l’invraisemblable, soit s’installer durablement au pouvoir ? À y réfléchir, le camp d’en face, disons pour faire vite, le camp libéral, a passé le dernier demi-siècle à s’étonner. Nous nous sommes étonnés en mai 1977 que la droite puisse gagner les élections au détriment des travaillistes, au pouvoir sans discontinuer depuis bien avant la création de l’État. Nous nous sommes étonnés que des jeunes gens formidablement motivés et organisés se proclament les « nouveaux pionniers » pour mieux coloniser les Territoires dont nous nous étions emparés en 1967. Nous nous sommes étonnés que de cette matrice fussent issus des monstres, dont l’un a tué notre Premier ministre. En Israël ? Des Juifs qui assassinent des Juifs ? Comment est-ce possible ? Nous nous sommes étonnés que nous, qui personnifions la raison d’État et alignions dans tous les domaines des preuves impeccables de notre patriotisme, fussions battus une fois après l’autre par une droite démagogique aux idées courtes, pis, par un escroc manipulateur et narcissique qui se soucie comme d’une guigne des intérêts de son peuple. Et nous nous étonnons aujourd’hui de le voir, cet escroc manipulateur, engagé dans un pas-de-deux obscène avec les ci-devant marginaux qui le tiennent à la gorge tout en lui servant de bouclier. Cette espèce de surprise douloureuse, couplée à un sentiment de fatalité – que faire, c’est la démographie, c’est Netanyahou, c’est notre propre camp qui n’a pas fait ce qu’il fallait, et de toute manière c’est fichu maintenant, il trop tard pour regagner les positions perdues… – nous la partageons avec beaucoup de monde dans nos démocraties à la peine. C’est une consolation, je suppose.

Que faire, en effet ? Eh bien, emprunter aux agités de la conférence du 28 janvier leur puissance de conviction, leur attachement maniaque à leur cause et leur disponibilité au sacrifice. Les démocrates ne sont pas très bons pour cela ; il va falloir qu’ils le deviennent. Dans un premier temps, il faudra s’organiser pour reprendre le pouvoir à ces gens-là. Les manifestations reprennent, cette fois autour de l’exigence de nouvelles élections.

Mais cela ne suffira pas ; ce pays a besoin d’une révolution. Non, je ne songe pas à un spasme violent, avec barricades et coups de feu. Mais tout cataclysme politique induit un bouleversement majeur dans les principes d’organisation de la nation. Or, le 7 octobre a été un de ces cataclysmes politiques qui interdisent de retourner simplement au statu quo ante. Car ce qui est devenu évident avec ce « Shabbat noir », c’est que l’État juif est né avec de graves défauts de fabrication, trois infirmités qui obèrent son développement et le conduisent dans une impasse.

La première de ces malfaçons est l’absence d’une notion claire et universellement admise de la citoyenneté. Notre contrat social est bancal, car il est incapable d’imposer à tous les citoyens sans exception un même ensemble de droits et de devoirs. C’est en raison de cette anomalie que l’État a permis à ce qu’il est convenu d’appeler l’autonomie ultra-orthodoxe, financée par l’État sans contrepartie aucune, de prendre les proportions que l’on sait.

La deuxième est l’absence de frontières. Lorsque le territoire souverain de l’État est incertain de ses limites, l’identité de ses citoyens l’est aussi. Les notions de citoyenneté et d’identité ethnoreligieuse se mélangent à son corps défendant et s’affrontent. C’est en raison de cette anomalie que l’État a permis, d’abord presque, puis avec un enthousiasme croissant, l’essor des colonies de peuplement dans les Territoires occupés.

La troisième, enfin, est l’absence de constitution écrite, autrement dit d’un texte fondateur qui régule les rapports entre les branches du gouvernement d’une part, et les relations entre les individus de l’autre. C’est en raison de cette anomalie que le gouvernement Netanyahou s’est permis d’attenter à l’indépendance de la justice au moyen de « lois fondamentales » faites sur mesure.

Évidemment, ces trois défauts de fabrication sont étroitement liés. Leur origine est plurielle. On peut accabler David Ben Gourion, l’homme qui a plus que nul autre façonné les institutions de l’État naissant et leur « esprit ». Ce n’est pas faux, mais c’est un peu court. Malgré son génie, Ben Gourion était pris dans les rets d’une histoire ancienne et d’événements contemporains, pris ensemble peu propices au travail de fondation d’une nation moderne. Mais si Israël veut survivre, il lui faudra reprendre le fil de sa fondation. Au fait, parmi les slogans qui fusaient lors des manifestations de l’année dernière, il y avait bien celui-ci : « Khouka akhshav », une constitution maintenant !

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Elie Barnavi
Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël