Visite officielle du ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar au Somaliland, le 6 janvier 2026. ©Shlomi Amsalem,/GPO
Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo
Regards n°1122

Israël au Somaliland : une entrée fracassante parmi les grandes Puissances en mer Rouge

Mais que fait donc Israël au Somaliland, ce petit pays d’Afrique qui, officiellement, n’existe pas ? Premier au monde à l’avoir reconnu, fin décembre, l’État juif surprend et inquiète ses ennemis comme ses alliés, désormais engagés dans une compétition stratégique féroce en mer Rouge.

La reconnaissance par Israël du Somaliland, le 26 décembre, a surpris le monde entier. Interrogé pour savoir si Washington allait ou non lui emboîter le pas, Donald Trump a eu cette réflexion que beaucoup d’observateurs ont dû se faire en privé : « Quelqu’un sait-il vraiment ce qu’est le Somaliland ?! »

Officiellement, le pays n’existe pas. Ce petit territoire à l’échelle du continent africain (175.000 km2) correspond à l’ancienne Somalie britannique située à la pointe nord-ouest de la Somalie, elle-même sous domination italienne jusqu’à 1960. Hormis cinq jours d’indépendance au moment de la décolonisation, il est demeuré sous le contrôle de Mogadiscio. Mais quand la République de Somalie a sombré dans la guerre civile en 1991, le Somaliland a proclamé son indépendance. Dans l’indifférence générale. C’est dire que, coincé sur le golfe d’Aden entre Djibouti à l’Ouest, la Somalie à l’Est et l’Ethiopie au Sud-Ouest, le pays a peu à offrir ; du moins en apparence : très pauvre, sans infrastructures ni industrie, il est composé à plus de 50% de nomades insensibles à la notion de frontière, à peine signalée en de très rares endroits par une simple corde étirée sur la piste sableuse. Et pourtant, le Somaliland dispose de tous les attributs de la souveraineté : un territoire, donc, un drapeau, une monnaie, une armée et des institutions politiques stables qui se trouvent être les seules vraiment démocratiques de la région.

Il aura donc fallu 34 ans pour qu’un État daigne le reconnaître. Et contre toute attente, il s’agit de l’État juif. Un fait d’autant plus étonnant que le Somaliland est un pays musulman dont la Constitution est basée sur la charia, même s’il demeure très libéral. À Hargeisa, sa capitale, les gens sont sortis dans la rue fêter la décision israélienne tandis que le drapeau bleu-blanc était projeté sur la façade du musée national. « Israël a marqué l’histoire en reconnaissant mon pays », se réjouit le dirigeant somalilandais Abdirahman Mohamed Abdullahi, dit « Irro », dans une tribune publiée dans le Wall Street Journal. Recevant dans son palais le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar le 6 janvier dernier, il s’est dit engagé dans « un partenariat non pas symbolique mais stratégique et institutionnel, orienté vers la stabilité, la prospérité et la défense de nos intérêts communs. » Il a pour projet d’adhérer aux Accords d’Abraham comme l’a révélé Netanyahou dans une vidéo tournée en direct au moment de signer l’acte de reconnaissance.

Aussitôt, la Somalie a condamné une « attaque délibérée » contre sa souveraineté, rappelant au passage son soutien « indéfectible » aux Palestiniens de Gaza puisque, d’après elle, le Somaliland aurait accepté d’accueillir des réfugiés de Gaza en échange de sa reconnaissance ; ce qui a été démenti. Elle a été rejointe par l’Union africaine, la Ligue arabe et le Conseil de Coopération des Pays du Golfe. Seule exception dans le monde musulman : les Emirats arabes unis n’ont pas condamné Israël. Et pour cause, ils auraient parrainé la reconnaissance du Somaliland.

Les Houthis du Yémen dans le viseur

Si le Somaliland ne fait pas (encore) partie des Accords d’Abraham, c’est bien leur esprit qui a présidé à cette reconnaissance. Pour Hargeisa, la normalisation des relations avec Israël est une chance inouïe de rompre son isolement international, rallier le bloc occidental et se rapprocher de Washington. Pour Jérusalem, le Somaliland est un maillon essentiel dans la formation d’une vaste alliance de revers tournée contre l’axe iranien. Absents de la Corne de l’Afrique depuis leur rupture avec l’Erythrée en 2020 et le gel du processus de normalisation avec le Soudan suite au déclenchement de la guerre civile en 2023, les Israéliens y reparaissent à un endroit ô combien stratégique : à portée des rebelles Houthis du Yémen. Autrement dit en position de neutraliser l’une des pires menaces depuis le 19 octobre 2023, date à laquelle les Houthis ont rejoint le Hamas en lançant des missiles et drones contre le territoire israélien. Avec ses 850 km de côtes sur le détroit de Bab-el-Mandeb, reliant le golfe d’Aden à la mer Rouge, le Somaliland leur offre un précieux poste de surveillance, qui devrait se transformer en base militaire pour frapper la milice chiite. De quoi changer la donne pour Israël.  

Qui dit Accords d’Abraham dit diplomatie transactionnelle. Le Somaliland attend beaucoup des Israéliens en matière d’investissements et de savoir-faire technologique. Pour Israël seul compte le volet sécuritaire. Le projet de s’allier au Somaliland ne date pas d’aujourd’hui, explique le diplomate israélien Ehud Yaari. Il y a quatre ans, c’est lui qui a discrètement accueilli les premiers représentants somalilandais à Jérusalem. A l’époque la menace houthie n’existait pas et il n’était pas question de reconnaissance. D’autant plus, révèle-t-il, qu’Israël négociait l’élargissement des accords d’Abraham à… la Somalie. « A Jérusalem, certains responsables estimaient qu’il était plus avantageux de révéler les contacts secrets d’Israël avec la Somalie que de reconnaître le Somaliland », écrit-il sur le site du Washington Institute. Mais l’instabilité chronique en Somalie, l’impasse des discussions avec Mogadiscio et l’urgence sécuritaire liée aux Houthis les ont conduits à privilégier la petite République autoproclamée.

Un champ de compétition internationale

En janvier, un responsable somalilandais a confirmé à la chaîne N12 l’existence de discussions sur l’établissement d’une base militaire israélienne. Tous les regards se portent vers Berbera, sur la côte, qui attire déjà les convoitises : l’Ethiopie a signé en 2024 un accord avec le Somaliland pour s’assurer ici d’un débouché sur la mer. Par ailleurs, Berbera fait partie de la dizaine de bases aéronavales du golfe d’Aden contrôlées par les Emirats arabes unis, alliés d’Israël. Ils y contrôlent un aéroport et l’un des rares ports en eau profonde de la région. Les Israéliens devraient donc s’établir à Berbera tout comme ils ont disposé d’un poste de renseignement sur l’île yéménite de Socotra sous contrôle des Emirats jusqu’à décembre dernier, avant que les Saoudiens ne les en chassent.

Le golfe d’Aden est devenu un champ de bataille entre Puissances régionales et internationales. C’est dire que les enjeux sont colossaux. Du fait de sa position stratégique reliant l’océan Indien au canal de Suez, il voit transiter 12% du commerce mondial, 10% du commerce mondial de pétrole et 8% de gaz. Pour les Emiratis, Berbera est l’alternative à Djibouti, où la gestion de l’immense port de containers leur a échappé au profit de la Chine. C’est aussi à Djibouti que Pékin a ouvert en 2017 sa première base militaire navale permanente en dehors de ses frontières, face aux bases américaines et françaises.

À Berbera, Emiratis et Israéliens avancent leurs pions stratégiques. Tous deux partagent les mêmes buts : lutter contre l’Islam radical, l’Iran et de ses proxys, et sécuriser la liberté de navigation en mer Rouge. Mais leurs rivaux dénoncent des coups de force pour déstabiliser la Corne de l’Afrique. Ainsi la Turquie d’Erdoğan, proche des Frères musulmans, qui a rompu toute relation avec Israël en réponse à la guerre à Gaza en 2024 et étend son influence en mer Rouge, où elle a signé la même année un pacte de Défense avec la Somalie. De même, l’Egypte, en froid avec l’Ethiopie du fait de son Grand barrage de la Renaissance, a conclu un accord avec Mogadiscio en 2024 pour renforcer leur coopération militaire.

Israël au cœur de la lutte ouverte émirati-saoudienne

L’Arabie saoudite, pourtant proche du bloc occidental et toujours officieusement en discussion pour rejoindre les Accords d’Abraham, est, elle aussi, en lutte contre l’influence des Emirats arabes unis, que ce soit au Soudan, en Syrie ou dans la Corne de l’Afrique. A tel point qu’elle serait en train de finaliser un accord portant sur une coalition militaire aux côtés de l’Égypte et de la Somalie.

La reconnaissance israélienne du Somaliland a encore aggravé les tensions. Les Emirats et leurs alliés – Ethiopie, Kenya, Tchad – pourraient suivre l’État juif. A moins que ce projet de coalition saoudienne et les événements qui viennent de se dérouler au Yémen n’aient refroidi leurs ardeurs. Début décembre, des forces yéménites soutenues par les Emiratis pour livrer la guerre aux Houthis se sont emparées de vastes territoires au Yémen, dont plusieurs zones pétrolières sous contrôle saoudien. En riposte, Riyad, également en guerre contre les Houthis, a lancé une contre-attaque pour chasser les milices émiraties. Le chef séparatiste a dû être exfiltré au Somaliland avant de fuir à Abou Dhabi, aux Emirats Arabes Unis. Dans la foulée, les Emiratis ont été contraints d’évacuer l’ensemble du Yémen, jusqu’à leurs troupes stationnées sur leur petite base de Socotra, où les Israéliens étaient installés. Une défaite cuisante qui en dit long sur la détermination des Saoudiens à limiter les ambitions d’Abou Dhabi.

Les prochaines semaines seront déterminantes pour Israël, qui espère d’autres reconnaissances du Somaliland, à commencer par celle de Washington, pour asseoir sa position. Mais que son coup d’éclat soit suivi ou non, il l’inscrit désormais parmi les puissances craintes en mer Rouge.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
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