La France, la Gauche et le conflit du Moyen Orient

Jacques Attali
Plus de deux semaines avant la dernière opération israélienne à Gaza, Jacques Attali, essayiste et ancien conseiller spécial du Président Mitterrand, a publié cette tribune dans laquelle il rappelle très justement que si la gauche française ne peut se reconnaitre dans la politique de colonisation de la droite israélienne ni dans le fanatisme islamique de trop nombreux palestiniens, elle ne peut non plus accepter l’usage des mots « génocide » ou « apartheid ». Elle ne peut pas non plus accepter que soit remis en cause le droit des Israéliens à défendre leur Etat, leur démocratie et leurs valeurs, qui sont aussi les nôtres.
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Au 19ème siècle, c’était l’évidence : l’essentiel de la gauche française était à l’avant-garde de la lutte contre l’antisémitisme. Et la plupart des juifs français étaient de gauche. Même si une partie de la gauche fut, en son temps, comme la droite, antisémite, la  France, la Gauche et le peuple juif semblaient avoir des affinités fondamentales : les Français, comme les Juifs et les gens de gauche partageaient une conception universaliste de leurs valeurs ; ils pensaient les uns et les autres que ce qui est bon pour eux est bon pour le monde ; de fait, les trois avaient apporté au monde des concepts de portée universelle : le monothéisme, les droits humains, le socialisme. Des concepts dont la cohérence idéologique et pratique a été longuement commentée, depuis deux siècles au moins.  

Quand est apparu l’Etat d’Israël, cela n’a pas modifié cette équation : peu de juifs français s’y sont installés, (sinon ceux du Maroc, faisant d’Israël un des pays les plus francophones du monde) ; la plupart des juifs de France étant heureux en France ; un juif français était naturellement de gauche, pro-israélien, sans pour autant s’affirmer sioniste, réservant ce mot à ceux qui décidaient de s’y installer ; de son côté, la gauche française restait à la pointe du combat contre l’antisémitisme, soutenant par tous les moyens la création et la défense de l’Etat israélien. Cela n’était pas difficile : Israël était alors à l’avant-garde des régimes sociaux-démocrates, à la pointe de réformes sociales majeures, assurant à tous une santé et une éducation gratuite.

Tout a commencé à changer à partir de 1967, quand, attaquée par des armées arabes, et en situation de légitime défense, l’armée israélienne a occupé non seulement la vieille ville de Jérusalem, mais aussi les territoires jusque-là gérés par les Jordaniens ou les Egyptiens, et sur lesquels les Jordaniens avaient empêché les Palestiniens de créer un Etat en 1948. Beaucoup, en Israël, et ailleurs, plaidèrent alors pour que ces territoires soient immédiatement rendus à leurs occupants antérieurs ; ce ne fut pas le cas.

 Il était d’ores et déjà clair qu’Israël ne serait véritablement en paix que quand existerait à ses côtés un Etat palestinien, démocratique et pacifique, reconnaissant Israël et reconnu par lui. Bien des dirigeants israéliens s’y sont employés ; bien des Palestiniens l’ont espéré. Plusieurs d’entre eux sont morts sous les coups des extrémistes des deux camps. De fait, chaque fois qu’un progrès était fait, les extrémistes des deux bords créaient les conditions d’une rupture. Quand les dirigeants palestiniens ont fini par reconnaitre le droit des Israéliens à avoir un Etat, les accords se sont multipliés et la gauche française a applaudi. Et quand un extrémiste israélien a assassiné l’homme de la paix, Itzhak Rabin, les électeurs israéliens ont confié le pays à quelqu’un qui ne voulait pas d’un Etat palestinien ; tandis que les Palestiniens abandonnaient Gaza à des mouvements terroristes, et la Cisjordanie à des cacochymes plus ou moins corrompus.  Les uns et les autres étaient ravis de la situation : les dirigeants de la droite israélienne espéraient rendre impossible la création d’un Etat palestinien et les islamistes palestiniens continuaient à nier le droit des Israéliens à un Etat.

 Pour la gauche en France, rien ne changeait : la reconnaissance réciproque restait la ligne. Et le soutien à la démocratie israélienne restait un axe majeur de la politique étrangère des partis de gauche en France.

Pendant ce temps, les Arabes israéliens se sont de plus en plus intégrés à la société israélienne, où ils sont aujourd’hui des citoyens plein et entiers, ministres, députés, membres de la Cour suprême, juges, avocats, professeurs, chefs d’entreprises, médecins ; le système hospitalier israélien soigne indifféremment juifs, arabes, israéliens, palestiniens ou autre.  Israël est devenu une société hypermoderne, un pôle de stabilité dans le Moyen -Orient. Un nombre croissant de pays arabes de la région y ont ouvert des ambassades ; d’innombrables projets se développent entre eux, sans que personne, dans ces pays, ne pense à agiter la menace d’un boycott ou la dénonciation d’un imaginaire apartheid. De plus, rien n’empêcherait, demain, Gaza et la Cisjordanie de devenir un paradis pour l’agriculture, le textile, les services et le tourisme.  

 Pour autant, rien n’est réglé : la jeunesse israélienne est profondément  bouleversée par sa participation à une armée qui n’est plus, parfois, qu’une armée d’occupation ; les Arabes des territoires, citoyens d’aucun Etat, souffrent de très nombreuses limitations réelles, sinon formelles, dans leurs droits, en particulier en matière immobilière ; et la colonisation envahissante morcelle la Cisjordanie, rendant désormais pratiquement impossible la création d’un Etat souverain sur ce territoire, sans pour autant aider à son développement.

Un jour, plus proche qu’on ne le croit, les jeunes Palestiniens, débarrassés de leurs dirigeants islamistes, ou corrompus, ou cacochymes, ou les trois à la fois, renonceront à réclamer un Etat, pour demander les mêmes droits que les Arabes israéliens dans un Etat Unique, ce qui signifierait à long terme, démographiquement, la fin du projet sioniste.

En France, certains, à gauche, espérant toucher un électorat des quartiers dont ils ne comprennent pas les réelles aspirations, enfourchent les pires montures des extrémistes et décrivent Israël comme l’Etat d’apartheid qu’il n’est pas, mais que certains Palestiniens voudraient qu’il devienne pour pouvoir revendiquer une stratégie de type sud-africaine, et dissoudre Israël en un Etat du Moyen-Orient de plus.  

Il appartient aux Israéliens, et à eux seuls, de prendre les bonnes décisions, avec leurs voisins. Pour sa part, un Français de gauche ne peut pas se reconnaitre dans la politique de colonisation de la droite israélienne ni dans le fanatisme islamique de trop nombreux palestiniens.  Il ne peut pas non plus approuver les appels à la dénonciation unilatérale des bavures israéliennes, sans dénoncer en même temps les violations permanentes des droits des hommes, et des femmes, dans les territoires palestiniens, par les Palestiniens eux-mêmes. Il doit connaitre et faire connaitre la réalité de la situation de la région ; en la visitant.  Il ne peut pas accepter l’usage des mots « génocide » ou « apartheid », ou « massacre » employés ici hors de propos. Il ne peut pas non plus accepter que soit remis en cause le droit des Israéliens à défendre leur Etat, leur démocratie et leurs valeurs, qui sont aussi les nôtres. Un Français de gauche doit aussi réaffirmer son soutien à l’existence de l’Etat d’Israël ; il doit continuer à encourager la création d’un Etat Palestinien, démocratique et pacifique ; et la création de ce Marché Commun du Moyen-Orient dont rêvait le grand homme de gauche israélien, Shimon Pérès. Il doit aider la gauche israélienne à se renforcer et à défendre ses idéaux.  Il doit éviter d’importer le conflit, ou ce qu’il en reste, dans nos quartiers, pour de basses et trompeuses raisons électorales et refuser d’entretenir ainsi la petite flamme antisémite qui couve dans certains milieux de notre pays. Il doit enfin rassembler les Français autour d’un projet d’intégration de tous nos concitoyens dans le modèle républicain, laïc et universel, qui doit rester la fierté de nos Lumières et servir, une fois de plus, de modèle ailleurs dans le monde. Et en particulier au Moyen-Orient.  

Tribune de Jacques Attali publié sur Linkedin

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