Écrit par : Roland Baumann

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Regards n°1115

Le chapitre occulté de la spoliation des locataires juifs de Paris

Dans Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940‑1946 (Éditions La Découverte), Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis racontent comment, sous l’Occupation et après la Libération, des milliers de locataires parisiens ont été évincés de leur appartement parce qu’ils étaient identifiés comme Juifs. 

 

Lançant leur recherche de longue haleine à partir d’un fonds négligé aux archives de Paris, Isabelle Backouche, Sarah Gensburger et Éric Le Bourhis, dévoilent les rouages d’un système de spoliation orchestré par le service logement de la préfecture de la Seine, en collaboration avec le commissariat général aux questions juives et les autorités allemandes. Des milliers de dossiers révèlent l’ampleur d’un vaste pillage qui mobilise une diversité d’acteurs : fonctionnaires, administrateurs provisoires, propriétaires, gérants et concierges d’immeubles, voisins, « sinistrés » relogés, etc. Le récit captivant de cette minutieuse enquête décrit la mise en œuvre d’une politique antisémite au cœur du Paris populaire, au-delà du cadre bien étudié de l’aryanisation des biens immobiliers ou commerciaux. La spoliation des droits locatifs est longtemps restée dans l’ombre. Le droit au logement est un bien en soi, garant d’une stabilité familiale et sociale. La privation du droit d’usage d’un appartement est une perte réelle dans une ville en permanente crise du logement. Des dizaines de milliers de locataires juifs parisiens sont victimes de cette politique de spoliation. La plupart ont fui, ont été déporté, ou se cachent. Signalés et mis sous scellés, leurs appartements sont vidés de tous leurs biens par les Allemands dans le cadre de l’Opération Meubles, ou jusqu’au 18 août 1944, quelque 38.000 appartements loués par des Juifs sont pillés par la Dienststelle Westen, responsable de la Möbel-Aktion, avec l’appui des déménageurs français. Ces locaux pillés ne sont pas pour autant vacants : leurs habitants absents conservent légalement leurs droits locatifs et souvent continuent à payer le loyer !

L’administration préfectorale contourne donc les lois régissant le parc immobilier privé en réquisitionnant ces « locaux vacants » pour les milliers de « sinistrés », victimes des bombardements alliés sur Paris et sa banlieue, les « évacués », les « relogés », etc. Les baux résiliés, ces nouveaux locataires sont installés grâce à l’action diligente de cette bureaucratie bienveillante ! Derrière les dossiers, les lettres, les formulaires, toute une société apparaît, complice d’une politique antisémite, soi-disant autour de la gestion d’une situation de crise humanitaire, mais qui cible exclusivement les « locaux juifs », alors que 20 % des habitants du département de la Seine sont absents des logements qu’ils louent ! À ce titre, ces appartements « vacants » sont les témoins des procédés visant à l’élimination des Juifs de la société parisienne.

Le retour des Juifs dérange

À la Libération, les survivants découvrent leurs appartements occupés par d’autres familles. Et la spoliation locative se poursuit ! La plupart ne parviennent pas à récupérer leur logement ! Le retour des Juifs perturbe des « arrangements » que la République restaurée contribue à valider dès novembre 1944, limitant le droit des Juifs, en majorité étrangers, à réintégrer les logements dont ils restent les locataires légaux ! Les archives témoignent d’un antisémitisme persistant, au sein de l’administration, comme parmi les « relogés », qui parfois se mobilisent pour empêcher l’exécution d’un jugement prononcé en faveur d’un locataire juif spolié !

À la croisée de l’histoire de la Shoah, du logement et des politiques publiques, ce livre redonne voix aux victimes et confronte les Parisiens à une part refoulée de leur histoire, retraçant cette spoliation occultée, pas à pas, dans les rues de la capitale.

Sarah Gensburger présentera ce livre à Bruxelles en conférence, avec Laurence Schram, jeudi 22 mai à 14h au CegeSoma.

Écrit par : Roland Baumann

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